|
« La terre de Guyane ne sera plus violée impunément », c’est ce que promettait Nicolas Sarkozy il y a un an, lors de son discours de Camopi, un village amérindien d’Amazonie. Pour cela il annonçait le déploiement du plan Harpie, une opération « exceptionnelle » destinée à renforcer le dispositif de lutte contre l’orpaillage clandestin. Pourtant, si les actions entreprises depuis lors ont permis de saisir 63 kilos d’or et 323 kilos de mercure au cours de l’année 2008, la situation reste alarmante. Car dans un contexte où le cours de l’or atteint des sommets historiques, l’orpaillage illégal est encore une activité particulièrement dynamique en Amazonie et notamment en Guyane française. Avec son lot de conséquences désastreuses que nous montre Olivier Weber -grand reporter au Point- dans son documentaire : « la Fièvre de l’Or ». Ce qu’il y décrit est un monde où « les règles françaises sont extensibles. Où l’on peut encore faire ce que l’on veut », affirme un chercheur d’or, actif depuis 20 ans dans la région. Ce que « l’on veut », c’est extraire l’or en dépit de toute considération écologique ou humaine, avec des méthodes rudimentaires et à moindre coût. La plus utilisée étant le jet de pression d’eau projetée pour décaper les sols et dont la boue, rendue toxique par le déversement de mercure - 1.3 kg de mercure utilisé par kilo d’or récupéré - est rejetée sans précaution dans les rivières.
Opération(s) Harpie
Lancé en février 2008, la première opération de sécurisation du territoire, engageant plusieurs milliers d’hommes (gendarmerie, armée, GIGN) et baptisée Harpie, a duré 4 mois. Résultat : le gouvernement annonce avoir détruit 27 millions d’euros de matériels et de marchandises, et saisi 19 kilos d’or ainsi que 221 kilos de mercure. Une opération qui devait être reconduite en 2009. Pour autant, si Harpie 2 n’a pas été annoncé officiellement, un plan de ce type serait actuellement déployé dans la forêt guyanaise avec des moyens cependant moins importants. Neuf enquêtes judicaires sont également en cours pour démanteler les réseaux qui alimentent les chantiers clandestins.
Un trafic de mercure Officiellement banni du territoire depuis 2006, le mercure utilisé pour amalgamer l’or fait l’objet d’un lucratif trafic parallèle qui enrichit les trafiquants mais condamne une partie de la population, principalement les Amérindiens vivants sur les territoires d’orpaillage. Leur principale source de protéine, le poisson, est en effet truffée de mercure et contamine en premier lieu femmes enceintes et enfants. Dans un village, Olivier Weber filme ainsi un membre de l’association « Solidarité Guyane », occupé à couper les cheveux des enfants pour en mesurer le taux de mercure. Verdict : de 13 à 16 microgrammes par gramme de cheveux, soit 4 fois la norme internationale autorisée (la norme européenne est de 2,5 mg)… Pas étonnant donc que les malformations, séquelles neurologiques ou cancers se multiplient au sein de la population, et particulièrement chez les Wayanas. « Plus qu’un scandale, c’est un ethnocide, car la France laisse mourir un peuple ici », s’emporte ainsi un membre de l’association des Amérindiens Oka Mag, Philippe Aquila. « L’or, le sang et la sueur sont intiment liés, estime un autre protagoniste du documentaire. Mais cela n’empêche pas les femmes de le porter. De toute façon personne ne veut savoir, ne cherche à savoir. » Dans la région déjà, les pépites font figure de monnaie locale. Salaires, prostituées ou alcool du supermarché; tout se paye avec l’or. Mais l'or, qu'il soit légal ou non, est aussi exporté - à 70% vers la France, le reste en Suisse, selon le WWF - et atterrit in-fine dans les banques ou chez les joaillers. Le gouvernement français peine à assurer la traçabilité de la filière : en 2005 le Sénat estimait que 8 à 10 tonnes d’or (qui actuellement se monnaie à 20 €/g) quittaient illégalement la Guyane. Et déjà, sur près de 10 tonnes d’or déclarées à l’exportation, seules 3 l’ont été à la production. « Il existe pourtant une loi qui garantit l'orgine de l'or mais qui n'a jamais été signée pour la Guyane », souligne Romain Renoux, responsable du pôle outre mer du WWF. L'ONG, qui réalise une étude sur la traçabilité de l'or guyanais, milite ainsi pour qu’ « à l’occasion de la Saint Valentin 2010 un premier bilan de la traçabilité soit publié et qu'une garantie soit mise en place pour celle de 2011». Une destruction continue Pour stopper les chercheurs d’or, qui font fructifier ce marché, mais aussi celui de la prostitution et du crime, les moyens mis en place par les autorités semblent parfois dérisoires. Les orpailleurs des chantiers clandestins sont prévenus à l’avance par leurs confrères des descentes de gendarmerie. Quant aux barrages mis en place, faits de bidons et de fils, « ils sont facilement franchis par les pirogues lancées à toute vitesse », avouent les gendarmes, désabusés. Les chiffres fournis en guise de conclusion donnent tout simplement le tournis : « chaque année, 300 tonnes d’or sortent de l’Amazonie (Brésil, Guyane et Suriname, ndlr) et 120 tonnes y rentrent. Le temps de voir ce film (1h30, ndlr), 51 kilos d’or ont été récoltés, 20 kilos de mercure ont été déversés et l’équivalent de 700 terrains de football ont été déforestés. » La bataille contre l’orpaillage clandestin (500 sites recensés en 2006 en Guyane, employant de 3 000 à 15000 travailleurs illégaux selon les sources) et son pendant, la lutte contre la dégradation de l’environnement et des conditions de vie des Amérindiens, sont encore loin d’être gagnées sachant que la filière parallèle extrairait trois fois plus d’or que la filière classique. Et selon le WWF, les chantiers clandestins démantelés lors de l’opération Harpie se sont en partie reconstruits ou déplacés au Suriname voisin. Les conséquences sur la forêt amazonienne, repaire d’une biodiversité encore foisonnante, sont également dramatiques. Dans un rapport dévoilé en février par le journal France Guyane, l’Office national des forêts s’alarme de la croissance exponentielle de la déforestation. L’ONF estime ainsi qu’entre 2007 et 2008, plus de 900 hectares de forêt ont été décimés par l’orpaillage dans le Parc amazonien. En moins de 20 ans, ce sont 3273 hectares (sur les 3 milliards du parc), 405 kilomètres d’eau qui ont été détruits et 1121 km de fleuves qui ont été pollués. La Fièvre de l’or, un documentaire d’Olivier Weber (sortie en DVD le 6 mai 2009), accompagné d’un livre « J’aurai de l’or » (éd Robert Laffont, 2008)
|