Les côtes espagnoles menacées par l'immobilier

Planète \Environnement

Publié le 27-08-2009

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l'hôtel El Algarrobico en Aragon
l'hôtel El Algarrobico en Aragon
Greenpeace

Encouragée par le tourisme de masse et la spéculation immobilière, l'Espagne a construit à tout va sur ses 8000 kms de côtes. Aujourd'hui, le littoral est défiguré et l'équilibre écologique menacé. Pourtant, les autorités oscillent entre répression et laissez-faire. Sur fond de corruption.

Le littoral espagnol est en péril. Plus de la moitié des 233 espaces protégés, répartis sur les 8000 kms de côtes, est aujourd’hui menacée par l’urbanisation excessive de ces dernières années, selon le rapport « Destrucción a toda Costa » de Greenpeace Espagne paru en juin. Hôtels, ports industriels ou parcours de golf sont érigés à quelques mètres de la mer, dans des zones classées Natura 2000, en dépit du manque d’eau douce dans ces régions et sans toujours avoir les infrastructures d’assainissement des eaux nécessaires…

La situation n’est pas nouvelle mais elle devient critique. Le développement urbanistique des côtes a provoqué la perte de 75 % du système dunaire en Méditerranée et l’altération de 70% des zones humides, estime le WWF. Au total, c’est 90% du littoral qui souffre aujourd’hui de problème de régénération. Et pourtant, malgré les avertissements répétés des associations écologistes et la menace d’un éclatement de la bulle immobilière, les constructions se sont multipliées : depuis 2000, il s’est construit plus de 4 millions de logements dans le pays et des terrains ont été requalifiés pour en accueillir 20 millions d’autres…Avec la crise, beaucoup sont aujourd’hui vides : les ventes immobilières ont chuté de 50% en Catalogne, de 30% aux Baléares…1 million de logements sont à vendre, dont près de la moitié sur la côte méditerranéenne, estime le ministère du logement espagnol.

Corruption

De plus, une partie de ces habitations – des centaines de milliers selon Greenpeace - a été construite en violation de la loi de protection du littoral. « La création d’espaces protégés sert aux hommes politiques à montrer qu’ils s’engagent à sauver la côte. Mais quand, après plusieurs années, ils découvrent que cette protection est incompatible avec tel ou tel projet urbanistique, ils essayent de contourner la législation qu’ils ont eux même élaborée, transformant ces parcs en espaces protégés seulement sur le papier », analyse Pilar Marcos, la responsable de la campagne Costas de Greenpeace. Rien que pour l’année 2009, l’ONG a ainsi détecté 478 cas de corruption, en premier lieu dans la Communauté de Valence et aux Baléares.

Le projet Gran Scala se précise
La situation est également problématique dans les terres. Dans la région –aride- d’Aragon, dans la petite bourgade d’Ontiñena (630 habitants) un immense complexe de loisirs et de jeux est en passe de voir le jour après deux ans de polémiques (voir article lié). Ce Las Vegas européen compterait 32 casinos, 70 hôtels, 5 parcs thématiques et représenterait…65 000 emplois directes pour 17 milliards d’investissements. Le projet, mené par une opaque société, International Leisure Development (ILD), est encore en recherche de fonds mais le gouvernement d’Aragon a donné son feu vert en juin en adoptant la « Ley de Centros de Ocio de Alta Capacidad », autrement baptisée « Ley Gran Scala » par ses détracteurs. Car cette loi est faite sur mesure pour permettre aux 32 casinos de s’installer dans l’une des régions jusqu’alors parmi les plus répressives en matière de jeu d’argent. Celle-ci présenterait cependant des innovations plus que douteuses en faisant de Gran Scala une sorte de « cité privée » avec ses propres lois urbanistiques et juridiques, craint la Fundacíon ecología y desarollo. Gran Scala pourrait recevoir ses premiers visiteurs en 2012 et être pleinement opérationnel en 2020.

C’est ainsi qu’un hôtel de 21 étages, El Agarrobico, a pu être érigé au creux des falaises et au pied de la mer, dans l’un des espaces encore vierges de la Méditerranée, le parc naturel andalou de Cabo de Gatar-Nijar. Devenu le symbole de cette urbanisation folle, l’hôtel qui, encore inachevé, devrait être détruit depuis trois ans déjà, est toujours en place. Le gouvernement espagnol vient en effet de suspendre la procédure d’expropriation, préférant attendre que la mairie de Craboneras, où se situe l’hôtel, ne révise le permis d’exploitation et le déclare illégal. La décision retarde donc encore une fois l’échéance, suscitant l’exaspération de Greenpeace qui a déposé un recours et lancé une campagne nationale pour dénoncer l’incurie étatique.

Pourtant, le gouvernement socialiste affirme vouloir récupérer tous les édifices construits à moins de 100 mètres des dunes ou des falaises. Pour cela, il propose aux propriétaires de racheter leur bien au prix de l’époque d’acquisition ou de leur en laisser la jouissance pendant 30 ans après quoi, devenus propriété de l’Etat, ils seront démolis. Aujourd’hui déjà, plusieurs centaines de constructions ont été détruites mais, parallèlement, de nouveaux projets sont paradoxalement dans les cartons. Celui du port de Granadilla, à Tenerife (Canaries) par exemple, qui entraînerait la destruction de 5 kms de côtes encore protégées - Un projet qui n'a «aucun sens» puisque le port de la ville voisine «ne fonctionne pas à 100% de ses capacités », selon Ecología en acción. Ou celui du complexe touristique de 9000 habitations et 20 000 chambres d'hôtels agrémentées de parcours de golf, d'une marina intérieure de 1500 places et d'infrastructures commerciales et sportives, pour lequel la région de Murcie est en train de déclasser 64% du parc naturel de Cabo de Cope, jusqu'alors très épargné…Les élus et une partie de la population y voient un gisement d'emplois et de nouvelles infrastructures mais seront-ils rentables, voire viables, alors que l'Espagne compte déjà trois millions d'habitations vides?

Quelles solutions ?

Cette sorte de « deux poids, deux mesures » entre les particuliers et les promoteurs de ces projets démesurés en tous cas n’est pas particulièrement bien vu par les propriétaires menacés d’expulsion par la Ley de Costas. Certains, qui s’estiment lésés par les conditions de rachat de leur terrain et la rétroactivité de la loi, se sont constitués en association et ont porté plainte devant la commission des pétitions de l’Union européenne qui leur a donné raison dans un rapport approuvé en mars 2009. Celle-ci  y demande en effet une indemnisation « adéquate » des personnes expropriées en insistant sur les pratiques « d’urbanisation massive » permises par un « comportement spéculatif » de certaines autorités locales et d’industriels de la construction.

Ce rapport, qui suggère d’arrêter le financement des fonds structurels et de cohésion européens des projets espagnols qui ne respecteraient pas les critères de durabilité environnementale (notamment concernant l’eau), de responsabilité sociale et de respect de la possession, « n’est malheureusement pas contraignant », déplore Pilar Marcos. « Le parti populaire et le parti socialiste se sont pourtant unis pour voter contre, montrant bien que les délits urbanistiques et la corruption transcendent les partis politiques en Espagne et qu’ils ne profiteront pas de la crise pour promouvoir un autre modèle de développement ». La crise, qui frappe de plein fouet l’Espagne, pourrait pourtant obliger le pays à tourner le dos au tourisme de masse, dont les conséquences désastreuses se font déjà sentir. Qu'adviendra-t-il alors de ces méga-projets ? Les chiffres officiels du premier semestre annoncent déjà une chute de 10% des touristes étrangers...

Béatrice Héraud
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