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La Suisse donne son feu vert au très contesté barrage d'Ilisu

Planète \Ressources naturelles \Eau

Publié le 30-03-2007



En acceptant d'octroyer une garantie contre les risques à l'exportation aux entreprises qui construisent le barrage d'Ilisu en Turquie, la Suisse va permettre à l'un des projets les plus controversés au plan social et environnemental de voir le jour.

« Alors que la Turquie n'a mis en œuvre aucun des standards internationaux requis, le gouvernement suisse s'est plié ouvertement à la pression politique turque », déplore la Déclaration de Berne, ONG suisse qui conteste ce projet de barrage depuis plusieurs années. Selon ses études d’impacts, ce barrage situé sur les bords du Tigre ne respectera pas les normes sociales et environnementales internationales, et ce d’autant plus que la Suisse n’a pas attendu d’avoir les garanties nécessaires avant de donner son feu vert. « En janvier 2007, le Conseil fédéral promettait encore d'attendre que ces mesures soient concrétisées avant de se prononcer (…) Cependant, sur place, aucune des cent conditions nécessaires n'a été visiblement satisfaite. Par exemple, les terres pour les personnes déplacées, les mesures pour leur assurer un revenu, la résolution des problèmes environnementaux, ainsi qu'un accord entre la Turquie et ses pays voisins font toujours défaut », souligne la Déclaration de Berne.
Le « oui » de la Suisse permet aussi à la Turquie d'accéder à des crédits avantageux pour réaliser ce projet, contesté depuis bientôt 20 ans tant par les ONG que la population et les élus locaux. En effet, non seulement le projet entraînera le déplacement de 50 000 kurdes, mais il risque en outre de détruire le site ancestral d’Hasankeyf, patrimoine millénaire de cette région, où 80% de la population se dit opposée au barrage. Par ailleurs, le barrage risque d'alimenter un conflit pour le partage de l'eau avec la Syrie et l'Irak voisins, si aucun accord international n'est conclu. "Le barrage d'Illisu est un projet si dévastateur qu'il ne peut pas être amélioré par des corrections. Nous continuerons de nous battre pour sa cessation complète", a ainsi déclaré Ercan Ayboga, porte-parole de la campagne locale.
Le projet avait d’ailleurs été annulé en 2001, suite à la  publication de l'étude officielle d'impact environnemental et social, montrant que le barrage ne répondait pas aux standards minima. Ces conclusions avaient conduit à l’époque la banque suisse UBS, qui coordonnait le financement du projet, à se retirer. De même, le groupe italien Impregilo et le britannique Balfour Beatty s'étaient retirés « dans l'intérêt des actionnaires », faisant ainsi échouer la première tentative de construction du barrage d’Ilisu.  En 2005, le gouvernement turc relance malgré tout  le projet. Depuis, ce sont l’autrichien VA Tech hydro Autriche et le suisse  Alstom qui ont pris la responsabilité de la construction du barrage (avec trois autres entreprises suisses), en  demandant une garantie contre les risques à l’exportation auprès du gouvernement helvétique. Consciente que des études d’impact étaient nécessaires pour obtenir cette garantie, VA Tech a publié des rapports où elle affirme que le nouveau projet est « conforme aux exigences internationales ».

Expertises et contre expertises

Les ONG contestent quant à elles l’indépendance de ces expertises et rappellent que  les mesures d'amélioration du projet négociées avec la Turquie sont toujours tenues secrètes. « La Suisse fait totalement confiance à la parole de la Turquie et aux rapports à venir d'une soi-disant commission d'experts. Pourtant, aucune personne concernée ou ONG n'en fait partie », souligne la Déclaration de Berne, ajoutant qu’il est peu probable que l'assurance contre les risques à l'exportation soit refusée une fois les travaux commencés. Parmi les mesures demandées  figurent notamment la construction de stations d'épuration des eaux dans les villes de Diyarbakir, Siirt et Batman, situées en amont du barrage, et la mise en place de techniques d'irrigation et de fertilisation améliorant la qualité des eaux du lac de retenue et du Tigre. Un niveau d'eau minimum doit être garanti dans le fleuve afin de protéger la faune, la flore et les riverains, en Turquie comme dans les pays voisins -Syrie et Irak. Des programmes d’aide aux personnes déplacées sont également demandés.

Du côté des partisans du barrage, qui deviendra  la quatrième centrale hydroélectrique de Turquie,  le gouvernement turc estime qu'il apportera à cette région pauvre les moyens de se développer en créant des milliers d'emplois, en développant une activité de pêche et en irrigant les terres agricoles. Selon le 1er ministre, ce projet constitue en outre une preuve de la volonté d'Ankara d'améliorer les conditions de vie de la minorité kurde. "Le pas que nous franchissons aujourd'hui montre que le Sud-Est n'est plus négligé (...) Ce barrage apportera des profits substantiels aux populations locales", a-t-il déclaré, faisant allusion au conflit qui oppose, depuis 23 ans, les séparatistes kurdes et l'armée dans cette région. Le groupe autrichien VA Technology se veut, de son côté, rassurant sur les impacts sociaux et environnementaux du projet. Sur le site Internet qu’il consacre au sujet, il affirme « avoir toujours eu de bonnes relations avec les ONG autrichiennes et la société civile », et avoir consulté depuis 2004 le WWF, Greenpeace, ainsi qu’Amnesty International. Il annonce « vouloir s’engager à les informer régulièrement, sans donner toutefois d’éléments nuisibles à la confidentialité pour son client ».

Véronique Smée
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