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Le Rio Sao Francisco et son bassin naturel, c’est la matrice du Brésil, la terre des origines mais aussi de l’exclusion, une région immense à la démesure du pays, un no man’s land intérieur, grand comme le Portugal et la Suisse réunis. C’est “l’autre” grand fleuve du Brésil, le seul qui coule uniquement sur son territoire. Du Sud au Nord, sur près de 3 000 km, il touche cinq états: le Minas Gerais où il nait, l’état de Bahia qu’il traverse de part en part , le Pernambouco, le Sergipe et l’Alagoas à qui il sert de frontière naturelle avant de se jeter dans la mer. C'est sur ce territoire pourtant irrigué que s’insère une partie du célèbre Nordeste, habité par des paysans démunis. L’eau y manque pour les hommes, le bétail et les cultures, elle manque aussi pour l’électricité. Les pluies sont rares et imprévisibles. Il y a 20 ans, se souviennent les pêcheurs qui vivent à son embouchure, les eaux douces pénétraient jusqu’à 17 km à l’intérieur des eaux salées. Aujourd’hui, avec la construction des centrales hydroélectriques et le pompage clandestin, le cours du fleuve s’est ralenti. Désormais c’est l’eau salée qui pénètre les eaux douces du Sao Francisco sur plusieurs kilomètres. Dans ces conditions, on ne pêche plus le même poisson et parfois plus de poisson du tout... Plus haut, dans le Sertao du Sao Francisco, nommé « Polygone de la Sécheresse » par les géographes, c’est par camions-citernes que sont ravitaillées les populations éparpillées et les éleveurs s’épuisent à creuser des réserves d’eau pour abreuver le bétail. En proposant de construire sur le cours moyen du fleuve, deux canaux de 700 km qui vont amener l’eau plus au Nord pour le premier et plus à l’Est pour le second, les autorités brésiliennes s’apprêtent donc à grossir le bassin hydrographique naturel du Sao Francisco déjà mal en point, d’une nouvelle grande région consommatrice d’eau: les maquis et regions champêtres du Ceara, de la Paraiba et du Rio Grande do Norde, trois états situés au Nord du Sao Francisco et seulement traverses par des rivières temporaires. Au point qu’une grande métropole régionale et universitaire comme Campina Grande (300 000 habitants aujourd’hui et 500 000 en 2025) est parfois ravitaillée elle aussi par camions citernes . « Usages multiples » Pour le Gouvernement Fédéral basé à Brasilia, il s’agit de garantir l’eau aux 12 millions d’habitants de cette région déshéritée d’ici 2025. Le Ministère de l’Intégration chargé de gérer le projet promet que ce volume d’eau sera destiné aux 390 municipalités du Nordeste septentrional. Mais les années de vaches grasses, dit-il, quand le barrage du Sobradinho sera plein, l’eau supplémentaire pourra être affectée à des “usages multiples”. Et c’est bien cette idée ”d’eau supplémentaire” et “d’usage multiples” qui inquiète les écologistes, les Ong, l’ Eglise et les Etats financeurs du Sao Francisco, y compris ceux qui ont à leur tête des membres du Parti de Lula. Les diverses parties prenantes s’interrogent : parle-t-on d’une petite agriculture familiale développée dans le cadre du programme Faim Zero? Ou de ces fermes à crevettes et vergers mis en place à des fins d’exportation? Et quid de ces latifundiaires (vastes exploitations employant une main d’oeuvre peu payée), qui se sont précipitées pour acquérir les terres prochainement irriguées? Ce vaste chantier permettrait en effet à l’agriculture industrielle de se développer dans la région et favoriserait des productions destinées à l’exportation, craignent ses détracteurs. Certains affirment que 71% des eaux qui seront transvasées passeront loin des zones qui en ont le plus besoin, et que 87% de ces eaux seront destinées aux activités économiques hautement consommatrices en eau : culture d’arbres fruitiers par irrigation, élevage de crevettes et sidérurgie, toutes destinées à l’exportation. "Propagande"
Le 14 février dernier, la Commission des Droits de l’Homme du Sénat a entendu l’évêque Dom Cappio, porte-parole des opposants au projet, qualifier la “transposition du Sao Francisco” de “propagande mensongère”. Pour protester et attirer l’attention de la communauté internationale, cet « évêque des pauvres » a fait en deux ans, deux grèves de la faim, menaçant par deux fois Lula de se donner la mort. Au point que Lula, exaspéré, a rétorqué : “Entre l’évêque des pauvres et les pauvres, je choisi les pauvres”. Une étude d’impact environnemental doit être réalisée sur les régions donatrices (seule l’étude sur les régions bénéficiaires a été effectuée) et, malgré ses détracteurs, le projet a bien été lancé. On avait cru, à la fin 2007, que la "guerre de l’eau" avait commencé. Mais le 7 janvier 2008, le deuxième bataillon de construction et d’ingénierie de l’armée reprenait les travaux, relançant du même coup les débats sur l’avenir du Sao Francisco.
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