Des déchets nucléaires enfouis pour l'éternité ?

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Publié le 18-05-2011

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ONKALO
ONKALO
photo du film Into Eternity

En Finlande, un projet de stockage permanent des déchets nucléaires est en construction. Dans une centaine d'années, il deviendra le tombeau de déchets à haute valeur radioactive pour les 100 000 prochaines années. En France, un projet similaire est à l'étude. Mais comment s'assurer que les générations futures ne pénétreront pas ces sanctuaires creusés à 500 mètres sous terre ? C'est ce qu'interroge le réalisateur Michael Madsen dans son documentaire « Into eternity ». Et ce qu'étudie l'Andra, dans son laboratoire de Bure…

ONKALO -« la cavité » en français- est la première installation de stockage des déchets nucléaires civils de haute activité radioactive présentée comme capable de tenir 100 000 ans (le plutonium ayant une durée de vie de 240 000 ans par exemple). Le site se trouve en Finlande, sur l’île d’Olkiluoto où se situent déjà une centrale nucléaire, un centre de stockage des déchets de faible/moyenne activité, et prochainement un EPR. En construction depuis 2004, ONKALO est un immense dédale de tunnels souterrains creusés jusqu’à 500 mètres dans du granit. Commencée dans les années 70, l’installation recevra ses premiers déchets vers 2020 puis sera remblayée et sécurisée au cours des années 2100. Avant, espère-t-on, de rester fermée à toute intrusion humaine et technique pendant des milliers d’années. Un avenir difficile à imaginer tant l’échelle nous dépasse. A titre de comparaison, 100 000 ans c’est à peu près ce qui nous sépare de l’existence de l’espèce humaine telle que nous la connaissons. Les plus anciennes peintures rupestres connues, elles, ne dépassent pas 30 000 ans. Et rappelons-nous que nous ne savons détecter la radioactivité que depuis 115 ans...

Quels risques ?

Le projet ONKALO « dépasse d’un point de vue technique comme d’un point de vue philosophique, toutes les initiatives humaines existantes jusqu’à présent. C’est complètement inédit. Et en cela, je pense que c’est un projet emblématique de notre époque – mais aussi une façon bien étrange de se projeter dans l’avenir », juge Michael Madsen, le réalisateur du documentaire « Into Eternity » (1) qui interroge les implications d’un tel projet notamment du point de vue de la mémoire. Car comment s’assurer que ce lieu –qui contiendra peut être les derniers vestiges de notre civilisation- ne contaminera jamais personne ? Comment prévenir les générations futures des dangers que représente cette cargaison mortelle ? Alors que les pyramides, auxquelles on compare la construction de ce type de bunker, ne datent que de 4 500 ans, comment imaginer quelle sera la solidité et la viabilité de cette installation? Et ce, d'autant plus que la Finlande connaîtra sans doute à cette époque le retour de l’âge de glace... Faut-il utiliser des marqueurs, des signalétiques en différentes langues et/ou des pictogrammes sur des monolithes, s’inspirer du cri d’Edward Munch ou laisser le centre sombrer dans l’oubli ? Sans doute les réponses ne peuvent-elles être que floues ou incomplètes au vu de l’échelle temporelle, mais comment ne pas se soucier de ce qu’il adviendrait aux générations futures (environ 6 000 générations sur cette durée !) en cas de problème ?

Un ONKALO français ?
En France, les déchets de haute et moyenne activité nucléaire à longue vie sont provisoirement stockés dans des piscines. Mais un projet d’enfouissement des déchets nucléaires de moyenne et haute activité radioactive est prévu sur les communes de Bure et Saudron, entre la Meuse et la Haute Marne, où un laboratoire souterrain de l’Andra réalise déjà des études et recherches sur ce stockage. Ce n’est cependant qu’après un débat public prévu en 2013 que l’autorisation de la construction sera donnée ou pas, en 2016. Si elle est acceptée, le centre sera mis en chantier en 2017 puis en service en 2025. Contrairement à celui d’Onkalo, prévu pour recevoir un gros volume de déchets non retraité dans des galeries creusées dans du granit, le centre français devrait lui recevoir de plus petites quantités, composées des combustibles usés, des produits de fission, et des verres nucléaires issus du retraitement (l’Andra n’est pas mandaté pour étudier les stockage du MOX pour l’instant) qui ont résulté de l’exploitation nucléaire depuis le début du programme national. Selon l’Andra, l’emprise du stockage devrait porter sur 15 kms3 environ. La loi française précise aussi que ce stockage doit être réversible au moins pendant 100 ans, c'est-à-dire que l’on puisse ressortir les déchets au cas où une autre solution serait préférée. Mais la faisabilité de cette réversibilité reste posée. Ce type de centre est encore peu commun dans le monde même si tous les pays nucléarisés y réfléchissent. Un seul est en activité pour recevoir les déchets militaires de moyenne activité aux USA et deux sont en construction en Finlande et en Suède.

En France, c’est la mission confiée à l’Andra (agence nationale des déchets radioactifs), qui travaille notamment sur un projet d’enfouissement des déchets nucléaires à moyenne et haute activité radioactive relativement similaire à celui d’ONKALO, à quelques différences près tout de même (voir encadré). Pour le directeur de la maîtrise des risques de l’agence, Fabrice Boissier, c’est d’abord le risque de forage qui serait le plus important. Un trou à proximité des colis de béton, inox ou acier, renfermant les déchets déjà dégradés pourrait en effet permettre à une partie de la radioactivité de remonter à la surface puis de se diffuser à travers les nappes phréatiques ou les cours d’eau. Mais l’Andra se veut rassurante. « Nous avons fait des modélisations et même dans ce cas, si cela arrivait dans les 500 ans après la fermeture -sachant qu’avant on peut penser que la mémoire du lieu serait conservée- l’impact serait limité et inférieur à une radioactivité naturelle », assure Fabrice Boissier. Quant à l’intrusion d’une personne dans cet antre, si elle devait aller jusqu’à une distance assez proche des colis, elle serait bien évidemment « nocive » du fait de l’irradiation ou de la contamination… « Mais nous essayons justement de concevoir le stockage dans un objectif de protection de l’homme et de l’environnement. C’est dans ce but qu’il faut choisir un milieu géologique très spécifique comme l’argile -très imperméable-, et situé dans une zone stable, sans séisme. Ensuite, il faut enterrer les déchets en profondeur et ne plus avoir besoin d’assurer une maintenance à compter de la fermeture de la structure », explique-t-il.

Quelle mémoire ?

Mais même ainsi confiné, comment indiquer aux générations futures le danger représenté par le contenu de la structure ? Une « solution de référence » a été établie pour les 300 prochaines années environ. Il s’agit de plusieurs documents, sorte de mémoire technique, écrits sur du papier permanent.  Les premiers contiennent la « mémoire détaillée » du lieu (sur 442 938 pages !). Conservé à la fois sur le site et aux archives nationales, il peut être exploitable par des personnes extérieures au projet. Les autres documents renferment la « mémoire de synthèse », sur 200 pages environ. Accessible au grand public, ce résumé est destiné à être diffusé le plus largement possible, en priorité aux populations locales et parties prenantes.

Mais pour les personnes qui nous succèderont dans 100 000 ans…qu’est-il prévu ? « Nous travaillons sur le sujet de façon pluridisciplinaire avec des ingénieurs, des chercheurs en sciences humaines, des scientifiques, des prestataires, des homologues internationaux, pour examiner les solutions les plus diverses, en s’inspirant de la façon dont se transmet le patrimoine ou la mémoire religieuse notamment, précise Fabrice Boissier. Cela va de la solution la plus pittoresque à la plus technologique. Par exemple, on peut imaginer un disque de saphir où serait inscrite toute la mémoire du lieu grâce à des tailles de textes extrêmement variables. » 

Quelle acceptabilité ?

Des travaux qui laissent plus que sceptiques les opposants au projet, qui sont mobilisés depuis plus de 15 ans contre ce qu’ils appellent la « poubelle nucléaire ». Il y a deux ans, une pétition avait ainsi recueillis 45 000 signatures (même si une bonne part de la population reste séduite par les promesses économiques du projet). Il s’agit d’une « gestion par l’oubli » dénonce pour sa part Jean-Marc Fleury, maire délégué de Varney EELV et membre de l’association d’élus (2) du collectif Bure-Stop. « Des études commandées par la CLIS (3) ont démontrées que nous étions sur une des zones françaises où il y a le plus d’eau ! Et si le sous-sol n’a pas bougé pendant des milliers d’années, qu’est ce qui nous assure qu’une fois que l’on aura excavé à 500 mètres il en sera toujours de même ? On ne sait même pas garantir la durée de vie des alvéoles où seront stockés les déchets ! ». En effet, selon cet examen critique du projet de l’Andra, mené par l’IEER, si l’agence est « à l’avant garde dans ses recherches dans de nombreux domaines », son « évaluation de performance du stockage est optimiste dans l’interprétation de phénomènes complexes » (voir document lié). Un optimisme qui rappelle à Jean-Marc Fleury le précédent du centre de stockage allemand de Asse II où pendant des décennies, quelque 12 000 litres d’eau se sont infiltrés dans cette ancienne mine de sel contenant plus de 120 000 fûts de déchets de faible et moyenne radioactivité avant que l’information ne sorte en 2008…

« Tchernobyl, Fukushima…ces accidents nous montrent que l’on est encore incapable de maîtriser cette technologie et qu’il n’y a pas d’autres solutions que l’arrêt du nucléaire », conclut Jean-Marc Fleury. Mais en attendant, pour Fabrice Boissier, l’accident de Fukushima montre au contraire la vulnérabilité des installations de surface et la nécessité de l’enfouissement pour résister aux cataclysmes ou même aux actes terroristes.


(1)« Into Eternity » de Michael Madsen sort sur les écrans français le 18 mai 2011.
(2)EODRA : Association des Elus de Lorraine et Champagne-Ardenne Opposés à l'enfouissement des Déchets RAdioactifs et favorables à un développement durable 
(3)L’examen critique du projet de l’Andra a été conduit par le président de l’Institute for energy and environmental research (IEER), l’américain Arjun Makhijani.(à consulter sur le site de la CLIS de Bure)

Béatrice Héraud
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