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Novethic. La question des forêts est déjà intégrée dans certains mécanismes issus du Protocole de Kyoto mais ils semblent peu utilisés pour cet usage. Pourquoi ? Alain Karsenty. Le marché de la compensation de carbone volontaire y est quand même largement ouvert puisqu’environ 20% des programmes concernent la conservation des forêts. Mais dans le cas des mécanismes de développement propre (MDP) en revanche, ceux-ci comptent pour moins d’1% ; 10 projets seulement sur près de 2000 ! Ces mécanismes posent en effet plusieurs problèmes : la question des fuites carbone, soit le déplacement de la déforestation dans d’autres zones, et de l’additionalité, notamment. Car même si les projets, pour être éligibles, doivent apporter la preuve qu’ils n’auraient pas pu voir le jour sans ces nouveaux financements, il est très difficile d’assurer scientifiquement qu’il n’y aura pas d’effet d’aubaine. D’ailleurs selon différents rapports, 20% à 40% des crédits données dans le cadre du MDP, auraient été affectés à des projets qui auraient de toute façon vu le jour…Dans le mécanisme Redd, on retrouve le même problème, mais multiplié par 100. Les leçons de cet « échec » n’ont donc pas été tirées pour Redd ? Quand ce projet destiné à lutter contre la déforestation a été lancé en 2005, il s’agissait de réconcilier les agendas biodiversité et carbone. Il n’était donc plus question de parler de projets mais de programmes au niveau national, ce qui permettrait d’éviter les fuites, au moins au niveau d’un pays, car dans certains cas, comme le bassin du Congo, il peut y avoir aussi des fuites au niveau international. Je pense aussi aux gros investissements agro-industriels en Angola ou en Tanzanie qui ouvrent leurs portes aux Chinois ou aux pays comme le Vietnam et la Chine qui préservent leurs forêts mais qui importent beaucoup de bois, notamment illégal… Redd est destiné à lutter contre la déforestation et la dégradation des forêts, Redd + rajoute la conservation…mais sur quelle base partir pour calculer les crédits octroyés ? La question de scénarios de référence qui permettent de mesurer la dégradation des forêts est effectivement centrale. Certes, la technologie de suivi par satellite s’améliore constamment mais avec quelle période faut-il comparer ? Avec une période passée ou un scénario prédictif ? D’une part le passé n’est pas un bon prédicateur de l’avenir car souvent, les pays qui ont beaucoup déboisés comme la Malaisie ou la Côte d’Ivoire ne peuvent plus aller aussi vite ; donc dans ce cas, ils gagneraient de l’argent sans véritablement faire d’efforts…D’autre part, pour les pays qui ont peu déboisé, la tentation est grande d’exagérer les scénarios de déforestation dans le cas d’un « business as usual » pour ensuite proposer un scénario bien moins catastrophique et donc bénéficier de la différence. C’est ce qui s’est passé pour le Guyana par exemple, dont Mc Kinsey a d’abord établi un scénario « économiquement rationnel » qui prévoyait la conversion de 90% de ses forêts en cultures industrielles d’ici à 2030 ! Il y a donc un risque de multiplier les scénarios du pire qui peuvent aussi être vus comme des menaces voilées. On rentre en fait dans une logique où il n’y a plus de conservation désintéressée de la forêt. Justement peut-on estimer le coût de la lutte contre la déforestation et de la conservation de la forêt ? Plusieurs rapports estiment que le coût de la déforestation ne serait finalement pas trop élevé : 5 milliards pour arrêter 70% de la déforestation selon le rapport Stern de 2005, 7 milliards pour la réduire de moitié selon le rapport Eliasch (2008). Enfin, le rapport Mc Kinsey (2009) estime que la déforestation pourrait être baissée de 50% pour moins de 2 euros la tonne de CO2, dans le cas où l’on indemnise des petits paysans -ce qui est indécent car on ne leur permet pas de sortir de la pauvreté-. En revanche le chiffre peut très vite grimper, dans le cas où il s’agit de compenser un élevage brésilien par exemple, et devenir carrément exorbitant dans le cas où il s’agit de remplacer une culture d’huile de palme ou de soja…Selon moi, ces montants sont de toute façon terriblement sous évalués. D’abord, il y a une grosse sous estimation du foncier, des coûts de transactions avec les communautés locales et il faut prendre en compte le coût de la conversion à une agriculture alternative et durable pour les petits paysans…Je pense que l’on est donc plutôt dans un ordre de grandeur de 50 milliards de dollars par an si l’on veut vraiment s’attaquer aux causes et révolutionner l’agriculture. C’est élevé mais il faut voir cela comme un investissement car la déforestation évitée est un gain énorme sachant qu’elle compte pour environ 20 % des émissions de GES. Mais comment financer une telle somme ? Même s’il s’agit de la solution de facilité, je suis absolument contre le marché carbone pour les forêts car le signal prix sera extrêmement faible et il existe un très large risque que cela viendra alimenter des projets de « vent », qui ne changent pas les pratiques habituelles, en créant de la fausse monnaie climatique et en offrant un nouvel échappatoire aux pays et entreprises fortement émetteurs de GES. Je ne crois pas trop non plus que les fonds publics seront suffisants (3,5 milliards de dollars ont été prévus à Copenhague, ndlr), il faut donc absolument aller chercher de nouvelles ressources, notamment dans la fiscalité : la taxe sur les transactions financières par exemple me semble être une excellente idée mais aussi la taxe sur le transport maritime ou aérien. Mais c’est sans doute la taxe carbone qui se dessine au niveau européen par exemple, qui pourrait être la solution la plus rapide.
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