|
Dans un rapport sur l'industrie laitière européenne, publié la veille du sommet de l’OMC à Hong Kong, Oxfam International démontrait comment le régime laitier de l’Union Européenne a encouragé la surproduction de lait et de produits laitiers. Surplus qui sont ensuite exportés massivement vers les pays pauvres grâce aux subventions qui font chuter les prix mondiaux, créent une concurrence déloyale et, au final, détruisent les marchés locaux. Oxfam illustre avec cet exemple l'effet désastreux des subventions sur les petits producteurs laitiers en Inde, en Jamaïque, en République Dominicaine et au Kenya, qui ont été peu à peu coupés des marchés mondiaux. Ces agriculteurs s’enfoncent dans la pauvreté, tandis que les contribuables européens soutiennent l'industrie laitière pour un montant annuel de 16 milliards d'euros…Le système inique engendré par la PAC ne saurait être mieux démontré : non seulement il appauvrit les pays du Sud, mais il favorise très largement les plus gros exploitants au Nord. Ainsi, dans l'industrie laitière, les grands bénéficiaires de la PAC demeurent, au final, les entreprises de l’agro-alimentaire. Les plus grands bénéficiaires sont aussi les plus prospères Outre le développement des inégalités Nord/Sud, la PAC a engendré de grandes distorsions entre ses bénéficiaires au sein de l’U.E., et particulièrement en France. Selon l’ONG britannique, "70% des petits agriculteurs ont reçu 17% des subventions totales versées à la France", tandis que 60% de ces subventions sont allées aux 15% d'entreprises agricoles françaises les plus prospères."Ces chiffres montrent que l'argument français selon lequel la PAC sert principalement à aider ses petits exploitants sonne faux", a précisé Oxfam dans un communiqué, révélant par exemple que le prince Albert de Monaco "dont la fortune personnelle est estimée à 2 milliards d'euros, a reçu 287.308 euros de subventions agricoles de l'UE en 2004". Il possède en effet quelque 700 hectares de terres céréalières dans l'Aisne, dans le nord de la France. "Les deux plus grands bénéficiaires français de la politique agricole commune se sont partagés 1,7 million d'euros", affirme également l'ONG sans donner de nom. La Grande-Bretagne est également accusée « d'hypocrisie » concernant la PAC, Oxfam rappelant que lors des négociations sur la réforme de la PAC en 2003, le Royaume-Uni avait bloqué la proposition visant à limiter à 277 000 euros les subventions agricoles annuelles pour les exploitations de plus de 1.000 hectares. Sous la pression de l’ONG, le gouvernement britannique avait rendu publique la liste des principaux bénéficiaires de la PAC. La compagnie sucrière Tate & Lyle arrivait en tête en 2003-2004, avec 177 millions d'euros, suivie de plusieurs personnalités de l'aristocratie britannique dont le duc de Westminster, l'un des hommes les plus riches de Grande-Bretagne (663 000 euros), le duc de Malborough (756 000 euros), et la reine, avec une subvention de 592 000 euros.
" Omerta" En France, Agir ici et la Confédération paysanne ont également publié un rapport sur la situation de la France, premier pays bénéficiaire de la PAC - 9,4 milliards d'euros, soit 21% des aides allouées par la PAC-. Un travail difficile selon ces organisations, qui dénoncent « un sujet frappé d’omerta ». « Au regard des données, il apparaît clairement que la répartition des aides de la PAC en France est non seulement opaque mais aussi profondément inégale selon la taille des exploitations et les cultures pratiquées. On peut aisément voir que les aides sont concentrées sur les plus gros" explique Céline Trublin, directrice des campagnes à Agir ici. Sur les 9,4 milliards d'euros reçus par la France au titre des aides directes de la PAC en 2004, 4,5 milliards d'euros ont été affectés à la production de céréales ; soit 15 fois plus que pour les productions de fruits et légumes avec 0,3 milliards d'euros chacune. "A la lecture des chiffres, on peut ainsi voir que 30 exploitations, soit 0,01% des exploitations aidées, perçoivent des aides de plus de 300 000 euros par an, soit plus de 35 fois la moyenne des aides reçues par exploitation", ajoute Gérard Durand, porte-parole à la Confédération paysanne. En France, 25 000 à 30 000 exploitations ferment chaque année, payant les conséquences d’une politique privilégiant l’agriculture intensive et donnant la priorité aux grandes exploitations. En 2004, le plus gros bénéficiaire de la PAC a reçu, selon le rapport, plus de 866 000 euros ; 2500 exploitants français ont perçu plus de 100 000 euros de subventions chacun, tandis que 182 270 exploitants ont eu moins de 5000 euros chacun. Les ONG pointent les inégalités crées par la PAC, mais aussi son absurdité : les prix à la production ont baissé en moyenne de 40% en vingt ans (70% sur le blé, 46% sur les volailles, 30% sur les légumes, etc) et dans le même temps, les aides directes ont augmenté jusqu’à composer aujourd’hui la part principale du revenu agricole. « Alors que le revenu de la « ferme France » est de 11.5 milliards d’euros chaque année, les agriculteurs reçoivent en moyenne entre 11 et 12 milliards d’euros de soutiens publics chaque année, dont 8 à 9 milliards d’aides directes », explique le rapport. Premier producteur et premier exportateur européen, la France bénéficie à elle seule d’un quart des aides allouées par la PAC aux membres de l’UE, loin devant l’Allemagne, l’Espagne, le Royaume-Uni et l’Italie . Les multinationales, grandes bénéficiaires de la PAC
Pourtant, le niveau de transparence sur les bénéficiaires de la PAC demeure proportionnellement inverse au montant des sommes reçues… « Dès qu’on essaie d’identifier plus précisément les grandes exploitations bénéficiaires d’aides importantes, on se heurte au secret administratif et aux structures sociétaires qui interdisent l’identification des personnes bénéficiant des aides », s’indignent les ONG, qui font observer que les révélations se multiplient ailleurs en Europe. Ainsi apprend-on qu’en Belgique, le Crédit agricole, Nestlé, Campina et BASF font partie des plus importants bénéficiaires, qu’aux Pays-Bas ce sont la filiale hollandaise de Mars, le brasseur Heineken et l'entreprise de tabac américaine Philip Morris…Le tabac, lourdement taxé par ailleurs, reçoit en effet 7800 euros en moyenne par hectare. Enfin, le rapport des ONG montre comment les choix d’affectation des crédits de la PAC est incompatible avec les engagements européens pris pour la protection de l’environnement et la qualité de l’eau. En France, l’agriculture consomme à elle seule 50% de l’eau consommée, avec les impacts environnementaux que l’on connaît. Une des dernières campagnes de l’UFC-Que Choisir propose à ce sujet de réorienter la PAC pour " mettre un terme à la pression environnementale sur l'eau et à la surinflation de la facture du consommateur " . Cette réforme propose que soit mobilisé, chaque année, un milliard d'euros pour aider les agriculteurs à changer leurs pratiques et à reconvertir partiellement leur production dans les régions où l'eau est en danger… Vaste chantier.
|