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Les agriculteurs victimes des pesticides ?

Planète \Environnement \Agriculture

Publié le 07-03-2005



Depuis plusieurs années, les pesticides font l'objet de soupçons grandissants quant à leur impact sur la santé humaine. Entre présomptions et études contradictoires, santé économique et santé publique, l'agriculture souffre cruellement d'une réelle prise en compte de ce dossier. L'inscription constitutionnelle du principe de précaution dans la charte de l'environnement pourrait changer la donne.

En 2002, des agriculteurs du sud de la France se sont plaints d'avoir été intoxiqués au fipronil, une molécule présente dans plusieurs pesticides. Oedèmes de Quinck, inflammations buccales, irritations de la peau, gêne respiratoire tels sont les symptômes décrits sur le moment. Plus tard sont apparus des troubles hépatiques, des douleurs neuromusculaires qui ont duré plusieurs mois. Pour certains, elles durent toujours. "Les analyses médicales constataient les symptômes mais aucune n'expliquait leur origine. C'est lorsque nous avons appris la composition des produits que nous utilisions que nous avons compris. On sait que le fipronil produit chez l'animal certains des effets observés chez l'homme," explique Jean-Yves Cauquil, apiculteur et fondateur de l'Association Des Victimes de Pesticides Agricoles (ADVPA). "Peu à peu d'autres agriculteurs victimes des pesticides se sont manifestés auprès de nous et bien souvent avec des pathologies beaucoup plus lourdes," ajoute-t-il.

Selon le dictionnaire en ligne de la Fédération Nationale des Centres de lutte contre le Cancer, " En France, les pesticides utilisés pour des terres labourables favoriseraient les cancers du pancréas et du rein, tandis que ceux utilisés dans les vignes favoriseraient les cancers de la vessie et du cerveau" . Si la population agricole est, en moyenne, moins touchée que l'ensemble de la population, certains cancers sont plus fréquents chez elle comme la leucémie tricholeucocyte, deux fois plus fréquente que dans le reste de la population.

Malgré cela les agriculteurs et les ouvriers des usines de fabrication de pesticides peinent à faire admettre le problème. En effet, tant du côté de la MSA (Mutualité Sociale agricole) que de la Médecine du travail, ces pathologies ne sont pas inscrites au tableau des maladies professionnelles. "Plusieurs dossiers butent sur ce problème de classification"  explique Jean-Yves Cauquil, mais "les choses commencent à bouger. Aujourd'hui des représentants des caisses départementales nous adressent des victimes mais, au niveau national, la volonté de faire aboutir ce dossier est encore faible." A ce jour, un seul cas aurait été reconnu par la MSA.

Une prise de conscience progressive

L'expérimentation animale a pourtant mis en évidence l'immuno-toxicité de certains pesticides organochlorés et organophosphorés. Plusieurs études internationales suggèrent une relation entre la maladie et l'exposition à des pesticides. Ces éléments permettent une prise de conscience progressive, notamment grâce à l'alerte lancée par les agriculteurs eux-mêmes.  La mise en place par la MSA depuis un an, d’un numéro vert baptisé "Phyt'attitude" (0 800 887 887) permettant aux utilisateurs de produits phytosanitaires de signaler leurs symptômes, gratuitement et de manière anonyme, est un signe de cette évolution.

A la différence du cancer de la plèvre qui ne s'observe que chez les personnes ayant été exposées à l'amiante, les cancers dont souffre la population agricole peuvent être observés chez d'autres populations. La plupart des cancers sont d'origine multi-factorielle et il semble encore difficile d'imputer directement une pathologie à l'utilisation d'un pesticide. "Les mécanismes d'action des pesticides sont nombreux. Ils peuvent avoir une toxicité directe sur les gènes ou jouer un rôle de facilitateur hormonal c'est à dire qu'en perturbant le système hormonal ils favoriseraient certains cancers," explique Jean-François Viel, épidémiologiste au CHU de Besançon.

Etablir la causalité

"C'est à la fois la quantité à laquelle on est exposé et la durée d'exposition qui importent. Certains pesticides semblent ne pas avoir une forte toxicité mais leur rémanence dans le milieu est très importante,"  et Jean-François Viel ajoute " Pour établir un lien, il faut  pouvoir observer des cohortes professionnelles sur plusieurs années." Or il n'est simple ni de pouvoir observer sur 10, 20 ou 30 ans une population ni de retracer l'histoire des pratiques agricoles pour bien identifier les produits susceptibles d'être en cause.

Pourtant pour l'Association Des Victimes de Pesticides Agricoles "la MSA dispose d'un certain nombre d'informations qui premettrait de faire une étude. Il n'y a pas qu'en France qu'on utilise des produits phytosanitaires. Plusieurs études ont été menées à l'étranger, on n'est donc pas totalement sans information,". Pour Jean-François Viel "La causalité n'est pas prouvée mais il y a de fortes présomptions. Des présomptions renforcées par le fait que l'exposition des agriculteurs est une exposition stable dans le temps."  Pour lui , "mettre en place une prise en compte sérieuse du problème c'est aussi se heurter à l'histoire de l'agriculture française. Il faut bien voir que, pendant les années 50, les agriculteurs devaient "nourrir la France", ce qui a donné la course au productivisme." Ce que confirme l'apiculteur Jean-Yves Cauquil: "Les agriculteurs ont subi les pesticides. Certains racontent comment ils se plaignaient de cracher du sang au contact de certains produits. Mais leur coopérative ne proposait aucun produit alternatif. Les agriculteurs ont cruellement manqué d'information sur la toxicité des produits."

Principe de précaution

La prise de conscience actuelle implique de renforcer les études toxicologiques et épidémiologiques, mais les agences qui pourraient le faire comme l'AFSSE (Agence Française de Sécurité Sanitaire et Environnementale) ne disposent pas des moyens nécéssaires. C'est tout l'enjeu de l'application du principe de précaution qui se pose aujourd'hui aux industries phytosanitaires et au monde agricole dans son ensemble. Or conclut Jean-Yves Cauquil :"Personne ne peut avoir accès au dossier d'autorisation de mise sur le marché, seul un juge dans le cadre d'une procédure peut obtenir ces informations. Mais la bonne foi n'étouffe pas les industriels. Dans l'affaire du fipronil, ils ont été capables de faire des déclarations contraires aux informations qui avaient été saisies. Tout ça pourquoi ? Pour sauver un chiffre d'affaires ? Il est pourtant urgent de faire une agriculture acceptable pour l'environnement et pour la santé humaine"

Christophe Brunella
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