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Filière bio : rendez-vous manqué entre l'offre et la demande

Présenté en Conseil des ministres, le 18 mai 2005, le projet de loi d'orientation agricole sera discuté à l'Assemblée durant le mois de juin. 2000 euros de crédit d'impôts, voilà ce qu'ont obtenu les producteurs bio dont 1000 d'entre eux s'étaient réunis, en avril, pour manifester leur mécontentement. Un signal politique bien pauvre à leurs yeux. Entre manque de volonté politique, dysfonctionnements de la distribution et augmentation de la consommation, états des lieux d'une filière où l'offre ne parvient pas à répondre à la demande.

Le 1er juin, débute la sixième édition du "Printemps Bio" avec un pique-nique dans les jardins du Trocadéro à Paris, des visites de fermes, des expositions et des foires partout en France. Cette campagne d'information et de sensibilisation demeure nécessaire pour une filière qui n'arrive toujours pas à décoller, en France. Selon les derniers chiffres disponibles, la tendance est à l'accroissement de la demande de produits bio (44% des Français ont consommé au moins un produit bio en 2004, contre 37 % en 2003, selon le baromètre CSA/Agence Bio) alors que la surface agricole utilisée en bio et la production tendent à diminuer. Pourtant toute la production nationale ne parvient à être valorisée et distribuée.

Le "paradoxe du sablier"

Pour Dominique Vérot, délégué général de la Fédération Nationale d'Agriculture Biologique (FNAB), plusieurs raisons expliquent cette situation: "Aujourd'hui les produits bio ne bénéficient plus des conséquences des crises alimentaires comme celle de la vache folle ou des dioxines. Par ailleurs, la filière ne permet pas de valoriser toute la production nationale car la distribution des produits bio n'est pas suffisamment structurée." La production agricole bio représente 2% de la production nationale. Cela ne représente donc qu'une part infime du chiffre d'affaires des transformateurs. Le bio n'étant pas forcément stratégique, soit ils en minimisent la part, soit ils l'abandonnent. De fait, le nombre de transformateurs a diminué en 2004. Ainsi des producteurs laitiers sont fréquemment obligés de passer leur production bio en conventionnelle alors qu'un consommateur peut se retrouver dans l'impossibilité d'acheter du lait bio au supermarché de son quartier.

"Bioplait" sans bio dedans
L'agriculture biologique s'est déjà battue contre le "BIO" de Danone et a obtenu que la mention "Ce produit n'est pas issu de l'agriculture biologique" apparaisse dans les publicités télévisées. Aujourd'hui, Yoplait met sur le marché une spécialité laitière sous le nom de "Bioplait." Cette décision du groupe agro-alimentaire a provoqué la colère de la filière bio d'autant que la dérogation européenne autorisant l'utilisation du préfixe "bio" pour des produits non issus de l'agriculture biologique arrive à échéance le 1er juillet 2006. Les agriculteurs bio menacent d'appeler au boycott des deux marques si elles ne s'engagent pas, dès à présent, à respecter la règlementation européenne à venir. Si Danone effectue des tests pour déterminer le nom qui remplacera "BIO", Jean-Baptiste Devade, directeur juridique de Yoplait, a simplement répondu que "Yoplait utilise la marque Bioplait en Martinique et en Guadeloupe depuis 1986 et a décidé de le faire en métropole depuis le début avril pour une spécialité laitière et au soja."
Si les grandes surfaces ont été motrices dans le développement de la distribution des produits bio, ce n'est plus le cas. Par exemple, la commercialisation de produits frais bio est contraignante. Pour les distinguer, ils sont préemballés ce qui accroît leur coût. Là encore, le linéaire bio est rarement rentable. Aussi, l'agriculture biologique a ses propres filières de distribution : le réseau Biocoop qui regroupe les magasins et supermarchés bio de France et la vente au panier qui permettent aux producteurs d'écouler une partie de leur production localement. Mais, "la France est finalement obligée d'importer des produits bio pour répondre à la demande. C'est ce que nous appelons le paradoxe du sablier. D'un côté les producteurs ne parviennent pas à écouler leur production, de l'autre la demande des consommateurs n'est pas satisfaite" explique Dominique Vérot.

Manque d'engagement de l'Etat

Mettre fin à une telle situation supposerait de massifier la production pour atteindre des effets de seuil. Par exemple, si demain le yaourt "BIO" de Danone devenait un produit issu de l'agriculture biologique, il faudrait y consacrer la moitié de la production de lait bio actuelle. Pour Dominique Vérot, "il faut des moyens pour développer un secteur. Or, tant que les signaux politiques ne seront pas là, il n'y a pas de raison que cela se produise" et il précise "il ne faut pas lier forcément le développement de l'offre à celui de la demande. Dans les pays du Nord de l'Europe ou en Suisse le soutien à l'agriculture biologique répond aussi à une préoccupation environnementale de lutte contre les pesticides. En France, la règle, c'est le statu quo."

L'agriculture biologique française se heurte à une tradition productiviste présente dans les syndicaux professionels mais aussi dans l'enseignement. Le crédo des formations agricoles reste la maximisation des rendements. Pour Dominique Vérot : "Développer le bio suppose aussi de travailler sur la culture agricole. Or, on ne parvient toujours pas à avoir un cursus d'agriculture bio dans toutes les formations."

Pour la FNAB, la réforme de la PAC ne permettra pas de changer les choses. En effet le premier pilier repose sur le principe de cultures aidées comme celle du blé. Cette disposition est défavorable à l'extension de l'agriculture biologique. 100 ha de blé conventionnel sont subventionnés pour l'ensemble de la surface. La même surface, cultivée en bio, suppose une rotation des terres, c'est à dire que l'ensemble des 100 ha ne seront pas consacrés à la production unique de blé, d'une année sur l'autre. La perte de subvention est de de 25 à 40%.
Le deuxième pilier de la PAC permet de fournir une aide aux cultures selon des critères agro-environnementaux. Cette aide est financée à hauteur de 50% par l'UE et de 50% par l'état membre. Cette pratique couramment utilisée dans les pays du Nord de l'Europe, l'est très peu en France. "Cette absence de volonté politique crée une distorsion de concurrence qui joue contre les producteurs bio français" constate Dominique Vérot. Une autre distorsion pourrait s'agréger à cette somme de difficultés, entre "anciens" et "nouveaux" bio. En effet, la réforme de la PAC prévoit de figer les aides versées aux agriculteurs sur la moyenne des années précédentes. Concrètement, si l'on reprend l'exemple de la culture de blé, un agriculteur conventionnel qui passera au bio demain bénéficiera d'aides supérieures à celles touchées par un agriculteur qui fait déjà du bio. "Or la seule réponse que nous apporte le gouvernement c'est ce crédit d'impôt de 2000 euros, c'est insuffisant" déplore Dominique Vérot.

Récompense environnementale

La FNAB revendique une "rémunération de reconnaissance." Partant du constat que les externalités de l'agriculture biologique sont positives pour l'emploi, le paysage et l'environnement alors que celles de l'agriculture traditionnelle sont "négatives" notamment en termes de pollution, "la société dans son ensemble devrait soutenir l'agriculture biologique pour ses effets bénéfiques", demande Dominique Vérot. On n'en est encore loin. Le dernier baromètre de l'Agence Bio, témoigne d'une progression du critère environnemental dans la décision d'achat de produits bio mais contrairement aux pays du Nord de l'Europe le critère individuel de santé demeure au premier rang des motivations des consommateurs de bio.

Christophe Brunella
Mis en ligne le : 26/05/2005
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