|
Haro sur les discounters
Le marché du bio connaît une croissance continue et régulière depuis quelques années en Allemagne. Après les petites boutiques alternatives et les supermarchés bios, les discounters arrivent sur ce marché à fort potentiel. Selon Alexander Gerber, porte-parole du Bund Ökologische Lebensmittelswirtschaft (BÖLW), le chiffre d’affaire de la branche bio a augmenté de 14% en 2005 pour atteindre 4 milliards d’euros. "Mais le nombre de fermes bios n’a que légèrement augmenté tout comme la surface agricole - qui s’étend à 800 000 hectares. L’expansion du marché ne profite pas aux producteurs nationaux," regrette-t-il. Plus de 40% de la production sont avalées par les discounters, produisant des pénuries en viande, lait ou encore en céréales. "Ceci n’est pas une croissance organique du marché bio, le marché ne fait qu’avaler de grosses quantités."
En commandant de grosses quantités mais en faisant baisser les prix, les discounters soutiennent malgré tout et indirectement la production de produits courants comme le lait. Leur entrée sur ce marché "fausse" l’évaluation du prix puisque l'objectif des discounters est de vendre le litre de lait bio pour un prix inférieur à celui pratiqué par les acteurs traditionnels comme Demeter ou Bioland. "Ceci est vraiment insatisfaisant, car des prix sont crées artificiellement, mettant en danger des structures comme Demeter ou Bioland, qui, eux, produisent selon des règles de production strictes. Ils ne pourront plus faire face à la concurrence des discounters," redoute Alexander Gerber.
Pour contrer cette vague des discounters, la branche bio allemande mise sur les supermarchés bios distribuant les marques bios classiques. Leur nombre ne cesse d’augmenter : 60 supermarchés ont ainsi vu le jour en 2005. Mais la contre-attaque se révèle difficile à mettre en œuvre. La demande excédant l’offre, les matières premières vitales comme les céréales sont importées – et non produites sur place. "La surface agricole bio ne suffit plus pour satisfaire la demande nationale. Or, le cadre politique et législatif actuel freine toute expansion des surfaces cultivables en Allemagne," observe Alexander Gerber. Il met notamment en cause la suppression par certains Länder des subventions financières jusque-là accordées aux agriculteurs réorganisant leur exploitation agricole conventionnelle en exploitation bio, la "Umstellungsförderung". "Avec une part de marché de 30% sur le marché bio européen, le marché bio allemand est le plus important. Il serait dommage de ne pas pouvoir fournir ce marché avec la production nationale," renchérit Gerber, d'autant que l'un des objectifs de l'agriculture bio est aussi de promouvoir l'agriculture locale.
Une image élitiste écornée
La géographie urbaine de Francfort reflète assez fidèlement les bouleversements qui s’opèrent actuellement sur le marché des produits bios. Dans un quartier huppé et branché de la ville s’est ouvert un supermarché bio à l’endroit même où se tenait il y a quelques semaines encore un supermarché conventionnel. Les allées étroites ne présentant que des produits moyens à des prix moyens ont été remplacés par des rayonnages à l’éclairage convivial, offrant toute une palette de produits 100% bio - des produits nettoyants en passant par les produits frais. Mais le bio ne se cantonne pas uniquement aux quartiers huppés et branchés de Francfort. Dans les quartiers plus populaires et excentrés de la ville, ce sont les discounters qui sont les principaux distributeurs de produits bios – qu’ils vendent à des prix plus abordables qu’en centre-ville.
De cette expansion, il ressort que l’image élitiste attribuée aux produits bios s’estompe à grands pas. Le nombre de produits bios tout comme celui des points de vente ne cesse de s’agrandir, effaçant lentement l’image quelque peu désuète maintenant de la boutique alternative aux senteurs d’encens. Si l'arrivée des discounters sur ce marché offre un accès aux produits bio à plus de consommateurs, il met en péril les filières traditionnelles de distribution en risquant de créer la pénurie de certains produits.
Des effets secondaires imprévus
L’expansion du marché bio, voulue politiquement, a atteint un stade dont les effets secondaires ne furent pas initialement envisagés. Pourtant cette expansion demeure encore en deçà des ambitions premières, note Karl-Werner Brand, auteur d’une étude commandée par le ministère de l’éducation et de la recherche. Selon l’universitaire, la palette toujours croissante des produits bios ainsi que l’européisation du commerce bio intensifie la concurrence sur les producteurs nationaux et les oblige à prendre une orientation économique plus pragmatique. Alors que l'agriculture bio vise notamment à promouvoir les produits locaux, l'expansion du marché implique d'avoir recours à l'importation.
"L'obligation de s’adapter à des structures économiques traditionnelles qui va de pair avec une orientation économique accrue menace non seulement la qualité des produits bios mais également la crédibilité des acteurs traditionnels du bio," observe Karl-Werner Brand. "Cette adaptation menace ainsi la croissance stable et régulière que l'on avait observée jusque-là sur ce marché." Par ailleurs, il remarque que l’introduction du sigle bio allemand, censée à l’origine introduire plus de transparence sur le marché bio, n’a pas atteint ses buts – le consommateur allemand n’oriente pas nécessairement ses achats selon le sigle bio allemand. Pire, un grand nombre d’aspects positifs de l’alimentation durable (qualité, tracabilité, etc…) restent sous silence.
|