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L'Afrique vidée de ses cerveaux

Planète \Education

Publié le 19-04-2005

Région de Pretoria, Afrique du Sud
Région de Pretoria, Afrique du Sud

Fin mars 2005, l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) lançait une nouvelle mise en garde contre la fuite des cerveaux depuis les pays pauvres vers les pays riches, soulignant encore une fois que la situation était particulièrement inquiétante en Afrique.

Le constat est alarmant : aujourd’hui, un tiers de la population hautement qualifiée d’origine africaine, vit à l’étranger. Les 20 000 scientifiques et ingénieurs du continent ne représentent que 3.6% de la population scientifique mondiale pour une population de plus de 600 millions de personnes. Pour compenser ce manque d'effectifs, les pays sont obligés de consacrer, chaque année, quelques 4 milliards de dollars à l'emploi d'environ 100 000 experts non africains. Un déséquilibre d’autant plus préoccupant que la fuite tend à s’accélérer depuis une vingtaine d’années. L'Organisation internationale pour les migrations (OIM) estime, qu'entre 1960 et 1975, 27 000 Africains qualifiés ont quitté le continent pour les pays industrialisés. Depuis 1990, chaque année, ils sont plus de 20 000 cerveaux à aller s’installer, pour la plupart en Europe et aux Etats Unis; sans compter le nombre important d’étudiants qui partent pour suivre un cursus à l’étranger et ne reviennent pas. Faute de perspectives, plus des deux tiers restent dans le pays d’accueil après leurs études. Les politiques incitant au retour comme celle visant à contenir les départs n’ont pas fait leurs preuves. Le Programme de réintégration des citoyens africains qualifiés de l'Organisation internationale pour les migrations, en place de 1983 à 1999, n'a réussi à faire revenir que 2 000 Africains dans les 11 pays y participant.
Rareté de l’emploi dans le secteur privé, absence de débouchés dans l’enseignement, indigence des services sociaux (santé, éducation) : les facteurs économiques pèsent lourds dans la décision de partir ou de ne pas rentrer. S’y ajoutent pour certains pays, l’instabilité politique, les conflits armés, les violations des droits de l’homme. Longtemps négligé par les Etats africains, le problème commence à peine à être pris en compte. En 2001, l’organisation de l’unité africaine a souligné la nécessité d’endiguer cette saignée et a adopté une résolution exhortant Etats membres à développer les stratégies et des instruments visant à tirer profit des connaissances et des compétences de la diaspora, décrite comme « la sixième région d’Afrique ».
Un tournant dans le discours : jusqu’ici, la diaspora suscitait plutôt la méfiance. Au pire, ses membres étaient jugés comme des opposants potentiels, au mieux comme des mauvais patriotes ayant quitté le navire. Des initiatives comme le programme Tokten qui soutient, depuis 1977, sous l’égide du PNUD, des missions temporaires de consultance scientifique ou technique, réalisées par des membres de la diaspora, existaient mais ce n’est qu’au milieu des années 90, que des projets de mise en réseau des personnes qualifiées de la diaspora, se sont multipliés, notamment grâce au développement d’Internet. Parmi eux, le South African Network of Skills Abroad est souvent cité en exemple. Créé, en 1998, avec le soutien du gouvernement sud africain, ce réseau invite les professionnels sud-africains à rester en contact avec l’université où ils ont été formés via le web. Echanges d'étudiants, projets conjoints entre laboratoires, accès privilégié à des informations scientifiques de première main, accords commerciaux, rencontres académiques, thèses en co-tutelle... Les possibilités de participation sont variées. S’il est un des réseaux les plus connus, le SANSA n’est pas la seule initiative de ce genre. L’association des kényans vivant à l’étranger, son homologue nigérienne, Digital Diaspora network, réseau mis en place par les Nations unis ou encore Ethiopian diaspora travaillent dans la même optique : mobiliser les compétences dispersées à l’étranger. « Dans ce mouvement, la dynamique se situe clairement outre atlantique, souligne Babacar Sall, sociologue, directeur de la publication sociétés africaines et diasporas, et fondateur, en 1990, du groupe Sahel recherche, un des premiers réseaux en France. "C’est là-bas que l’on trouve désormais les diasporas les plus puissantes, les mieux structurées. Ici, Les réseaux existants ont du mal à trouver une base. Faute de véritable politique en direction des chercheurs étrangers notamment à l’université, beaucoup de travailleurs qualifiés africains formés en France finissent par partir en Amérique du Nord. A cela s’ajoute la méfiance des institutions en charge de la coopération envers ce genre d’initiatives. Les Etats ont l’habitude de travailler entre eux et sont réticents à mener des projets en collaboration avec des organisations issues de la société civile ». Si outre atlantique, la situation est différente, il ne faut pas pour autant surestimer les capacités d’intervention de ces nouvelles formes d’organisations du transfert de compétences qui sont souvent spontanées et manquent de relais auprès des autorités locales. « Elles se heurtent souvent au manque de volonté politique du côté du pays d’origine, fait remarquer Babacar Sall. Beaucoup d’Etats en sont encore aux déclarations de principes quant à la diaspora. D’ailleurs, la plupart des consulats africains ne savent même pas les compétences qu’il y a dans les pays d’accueil. Il n’y a aucune base de données ». Sans compter que les initiatives ne sont pas toujours bienvenues : « Certains Etats craignent qu’elles mettent en évidence leurs propres carences, souligne Babacar Sall. Cela peut aussi poser des problèmes avec l’élite restée au pays. Pour qu’une vraie coopération s’instaure, il faut vraiment que le pays d’origine soit actif : or aujourd’hui, à part dans certains pays comme le Nigéria et l’Afrique du Sud, la réflexion sur l’utilisation des compétences de la diaspora est encore embryonnaire».

Nicolas Reynaud
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