|
Depuis 2000, on observait un démarrage de l'enseignement du développement durable et de la responsabilité sociale des entreprises mais l'année 2003 est celle de la consécration. Avant, à quelques exceptions près, comme le DESS d'audit social et sociétal de l'université Paris 12, les cours dispensés étaient disséminés dans des enseignements généraux ou constituaient des enseignements optionnels dits d'ouverture (conférences par exemple). En septembre 2003, ce sont des matières officielles dans les écoles et universités côtées : Chaire de développement durable pour Sciences-Po Paris et l'Ecole Polytechnique ; Mastère spécialisé Management du développement durable pour HEC, Mastère spécialisé Management stratégique du Développement durable pour le CERAM ; Chaire d'Entrepreneuriat social pour l'ESSEC, Chaire de Gouvernement d'entreprise pour l'EM-Lyon, et déjà prévu pour janvier prochain, Diplôme Universitaire Développement durable et organisation pour l'université Paris-Dauphine... On pourrait citer encore d'autres cursus, surtout universitaires, qui abordent un aspect plus particulier du développement durable, mais il est intéressant de se focaliser sur les prestigieuses formations proposées cette années, car leur visibilité montre comment est perçu le développement durable par les écoles, les entreprises et les étudiants, et comment il fait son chemin dans les mentalités.
Une motivation unanime
De manière plus ou moins nuancée, chaque responsable d'école ou d'université affirme qu'en proposant sa formation, il répond à une demande des entreprises et des institutions qui ont besoin de compétences et de savoirs nouveaux. Des entreprises (EDF pour Polytechnique, La Macif et la CDC pour l'ESSEC, ou encore Vinci et Danone pour HEC...), sont particulièrement impliquées dans ces nouveaux cursus ce qui est assez rare en France (voir l'article "Le partenariat entreprise école, gagnant-gagnant ou supercherie ?"). Bien sûr, plus officieusement, on avoue aussi que pour des raisons de compétitivité, il est important de se tenir au courant des tendances émergentes et de proposer ce genre de spécialités et enseignement.
Un enseignement qui se nourrit lui-même
La recherche dans ce domaine étant extrêmement récente, l'enseignement du développement durable ne peut se prévaloir de contenus riches. Et cela se ressent dans l'approche que choisissent les écoles pour l'enseigner. Aux côtés d'enseignement généraux ou scientifiques, dispensés pour forger une réflexion sur les nouveaux enjeux de l'entreprise, l'accent est surtout mis sur le pragmatisme. De nombreux enseignements sont souvent dispensés par des professionnels (responsables développement durable d'entreprise, spécialistes de l'investissement éthique, économistes, consultants en responsabilité sociale...). Une part très large est également faite aux stages prévus en entreprise ou institutions (ONG, Associations, collectivités). A l'université Paris-Dauphine, par exemple, sur 15 mois à temps partiel de formation, 6 mois devront être consacrés à une mission. " Une manière d'appréhender la traduction pratiques de grandes idées théoriques, et d'apprendre à gérer l'urgence et la complexité, estime Sylvaine Trinh, directrice du futur Diplôme Universitaire Développement durable et organisation, un troisième cycle. " Mais c'est aussi une façon de compléter des connaissances académiques très lacunaires par rapport aux anglo-saxons, explique Thierry Sibieude, responsable de la chaire Essec. Le terrain complète la réflexion et vice-versa... ". Tout semble s'apprendre et s'essayer en même temps, de manière empirique.
François Beaujolin, directeur du DESS de Paris XII, est par exemple en train de faire valider, en coopération avec deux autres universités européennes, un référentiel pour l'enseignement de l'audit social. Autre exemple, celui de Pascal Bello, Directeur scientifique du mastère proposé par le CERAM, mais aussi PDG de BMJ Développement Durable, qui propose à ses étudiants un outil d'aide à la prise de décision, le SIDD, système d'information du Développement durable... qu'il utilise dans son propre cabinet.
Les étudiants, entre convictions et raison
Côté étudiants, dont le nombre par promotion oscille entre 15 et 25, c'est François Beaujolin qui, avec le recul dont il dispose (il accueille cette année sa troisième promotion), livre une analyse intéressante : " On peut parler cette année de professionnalisation. Avant, on voyait plus arriver des étudiants ayant envie de concilier leurs valeurs humanistes avec un métier dans la gestion. Aujourd'hui, on trouve un peu plus d'étudiants conscients que le développement durable est une niche professionnelle dans laquelle il peut être bon d'être en ce moment. Mais attention, les débouchés sont encore minimes. Les entreprises vont plus recruter, en interne, une personne connue pour crédibiliser la stratégie, puis vont se tourner, dans quelques années, vers des compétences complémentaires venant de l'extérieur. On recherche donc plus pour l'instant des spécialistes comme des auditeurs ou des consultants." Une réalité confirmée et complétée par Pascal Bello, très optimiste sur le marché du travail : " Pour l'instant, les entreprises étoffent leur équipes avec des stagiaires, faute de compétences sur le marché, mais cela pourrait s'inverser avec l'arrivée des nouvelles promotions en 2004. Par ailleurs, je pressens un fort potentiel du côté des collectivités et des ONG. "
Mais les besoins des entreprises et institutions pourraient également être comblées de l'intérieur. Au CERAM, où 4 étudiants sur 15 sont déjà en poste, l'ouverture des cursus à la formation professionnelle semble refléter cette tendance. En 2004, Sciences-Po proposera des séminaires aux cadres souhaitant approfondir leur connaissance du développement durable, et l'université Paris-Dauphine, elle, a souhaité d'office étendre l'accès de son Diplôme Universitaire aux professionnels.
Un public toujours plus large ?
Au-delà de l'extension à un public plus professionnel, une autre "extension" fait débat. Dans leur présentation, les écoles n'ont pas de mots assez forts pour qualifier le développement durable, comme " outil de réforme de la gestion des entreprises " pour Sciences-Po, ou " changement de paradigme " pour HEC. Alors comment peut-on expliquer le fait que ces nouvelles questions primordiales pour tout cadre, manager, ingénieur, décideur politique... ne soient enseignées qu'en fin de parcours, et de manière globalement optionnelle ou à un petit nombre. N'y a t-il pas un paradoxe de taille, que certains n'hésitent pas à qualifier d'hypocrisie, rappelant que les écoles de gestion fonctionne depuis 30 ans sur les modèles du management à l'américaine basé sur le profit ? Le corps enseignant devra tôt ou tard se pencher sur cette question, selon les spécialistes, s'il veut asseoir la légitimité de l'enseignement du développement durable. " Certainement, confirme Thierry Sibieude, mais il ne faut pas oublier que le développement durable, notion encore nouvelle, engendre une remise en cause des mentalités, et que cela ne peut se faire, dans le corps professoral comme dans les entreprises, que très lentement. La plupart des professeurs ne sont pas du tout sensibles à cette approche, il faut donc tout d'abord les convaincre ".
|