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Les paradis artificiels de Saly

Planète \Mondialisation \Tourisme

Publié le 29-01-2003



Sur la Petite Côte, région la plus touristique du Sénégal, fleurissent les complexes hôteliers destinés à une clientèle européenne. Mais s'ils profitent à l'économie du pays, les paradis pour touristes ne s'intègrent pas forcément bien à leur environnement immmédiat. Visite à Saly, le plus ancien de ces microcosmes sénégalais pour toubabs.

Un élégant portail sépare la campagne desséchée d'une oasis de verdure. Vous entrez à Saly, paradis pour touristes occidentaux. Ici, à 80 km de Dakar, ce n'est plus vraiment le Sénégal. La chaussée est impeccable, les arbres soignés, le gazon abondamment arrosé. Au carrefour, sur un grand panneau, des noms d'hôtels bardés d'étoiles : le Palm Beach, l'Espadon, le Club Aldiana, les Villas Neptune... Le long des avenues ombragées, les résidents de Saly errent paisiblement. Tous blancs. Femmes en paréos et chapeaux de paille, messieurs au ventre rougissant. Ici, les Noirs sont barmen, serveurs, gardiens, taxis. Plus loin, un " villlage artisanal " lisse et propret. Rien à voir avec l'habituel souk africain : les prix sont le triple de la ville voisine de Mbour. Et la clientèle ne marchande guère, si ce n'est pour s'offrir le frisson d'un peu de " couleur locale ".

En cette fin décembre, l'ambiance est plutôt familiale à Saly. " Les célibataires arrivent quand les familles s'en vont ", raconte Yvette. Cette cadre parisienne est une habituée : c'est la quatrième fois qu'elle vient au Sénégal. " Je paye tout compris au départ de Paris. Les prix sont démocratiques et je n'ai pas le temps d'organiser mes vacances. " Avec le temps, Yvette a noué quelques connaissances à Mbour. Mais, avoue-t-elle, " beaucoup des clients de Saly n'osent pas sortir du village. Ils ont peur que les Sénégalais les sollicitent. " Dans les allées, de discrets gardiens armés de matraques surveillent ce paradis pour blancs. Leur mission : chasser les solliciteurs de tout poil et les guides non inscrits dans les agences locales. Nul besoin de quitter Saly pour se distraire : balades en scooter des mers, pêche au gros, golf, excursions à cheval, cours de djembé sont proposés sur place. Une économie en circuit fermé : même le poisson pêché à Mbour, à 15 km, est acheté par des sociétés dakaroises... avant d'être revendu à Saly.

Une économie tournée vers le tourisme

Fram, Nouvelles Frontières, Look voyages, Jet Tours... Ce " village " d'hôtels de luxe appartient tout entier aux multinationales européennes. Avec son interminable plage de sable fin, la Petite Côte offre l'avantage d'une baignade sûre. Partout ailleurs au Sénégal, - sauf en Casamance où sévit la guerre civile -, l'océan est dangereux : la " barre " et son rouleau de vagues puissantes déferle en permanence sur les côtes. Installés ici depuis le début des années 80, les grands groupes hôteliers sont la locomotive d'une région toute entière tournée vers le tourisme. " Dans dix ans, ce sera comme la Costa Brava : hôtels, marinas, boîtes de nuit sur toute la Cote ", sourit Charlie, 38 ans, propriétaire d'un petit campement à Mbour. Charlie tire l'essentiel de ses revenus de son travail dans l'immobilier pour un couple d'investisseurs belges. La maison la plus chère mise en vente coûte... 135 millions de francs CFA (762 000 euros). Un prix à l'européenne. Près de 500 à 600 villlas sont actuellement en construction sur le territoire de Saly.

" La plupart des familles de Mbour ont au moins un parent qui travaille dans le tourisme. C'est une activité qui permet de faire la jonction pendant l'hivernage agricole entre septembre et mars ", raconte Ousmane, 32 ans, cuisinier depuis six ans dans les hôtels de luxe de Saly. Ousmane a commencé par un stage d'un an payé 10 000 francs CFA par mois (15 euros). " Aujourd'hui, les patrons proposent plutôt un contrat d'apprentissage, payé 35 000 francs CFA (50 euros) pendant trois ans ".  À l'issue, l'embauche n'est pas assurée : " Ma sœur a passé 17 ans au Club Aldiana comme journalière. Tu travailles si le patron veut bien. Elle a été embauchée il y a un mois ". Pour 50 000 à 70 000 francs CFA, la moyenne des salaires à Saly. " Parfois, j'arrive à économiser 10 000 ou 20 000 francs CFA dans le mois. Juste de quoi survivre ", déplore Ousmane. Et pas question de se plaindre : " les syndicats sont inactifs, faciles à corrompre. " L'inspection du travail se trouve à Thiès, à 50 km d'ici. Rares sont ceux qui prennent le risque de s'y déplacer pour rien... et de ne plus trouver d'emploi au retour.

Pourtant comme un aimant, la ville de Mbour attire des centaines de jeunes en quête de travail... ou d'un beau mariage avec un(e) "toubab(e)" de passage. À la terrasse des cafés de Saly, les prostituées, encore rares en cette saison de vacances en famille, chassent le blanc solitaire. Leur activité est légale au Sénégal. A Mbour, le phénomène a pris une ampleur inconnue ailleurs. " Les jeunes filles de Mbour sont touchées, même les mineures ", affirme Abdou Diatta, enseignant et vice-président de l'Acapes, une association d'éducation populaire. " On s'efforce de les orienter. Mais ce n'est pas facile. Il y a trop de tentations ici, trop de décalage entre les touristes et le niveau de vie local. Le tissu social  en est destructuré ". Drogue, prostitution, pédophilie, Mbour Info, le journal local, regorge de faits divers sordides. " En juin, nous avons réuni 500 personnes pour une marche contre la pédophilie, après une affaire impliquant des touristes. On ne veut pas de ça ici ", se révolte Abdou Diatta. Mais la majorité des habitants de la Petite Côte, dépendants du tourisme, semblent bien démunis pour en endiguer les redoutables effets pervers.

Isabelle Renaud et André Mora
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