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Les termes d'un accord, signé en décembre 2002 entre des Etats d'Europe centrale et des compagnies russe, hongroise et croate, prévoit qu'un un oléoduc achemine prochainement du pétrole extrait en Russie vers la mer Adriatique. Le projet consiste à raccorder deux oléoducs, l'un qui transporte du pétrole russe vers l'Ouest à travers l'Europe centrale et l'autre, construit en 1979 par l'Etat yougoslave, pour irriguer ses industries en hydrocarbures. Ce dernier part de l'île de Krk, dans la baie de Rijeka. Or l'accord prévoit que la partie croate de l'oléoduc pourra désormais fonctionner dans les deux sens. Pour Jakov Despot, économiste chez Janaf, la société qui exploite l'oléoduc sur le territoire croate, le projet " présente un important intérêt économique et politique pour la Croatie ". L'opération devrait même " accélérer l'intégration de la Croatie dans l'Union européenne et l'économie mondiale ". C'est aussi l'avis du gouvernement croate, qui soutient le projet. Vjeran Piršic ne l'entend pas ainsi. Ce consultant informatique de 40 ans dirige une agence de location d'appartements à Njivice, sur l'île de Krk, à quelques kilomètres du complexe où les pétroliers viendront prendre leur chargement. Si l'île n'est pas la plus belle du pays, elle est reliée au continent par un pont. L'été, les touristes italiens, autrichiens ou allemands, qui vivent à seulement quelques heures d'autoroute, s'y précipitent en masse. Pour Vjeran Piršic, l'avenir de la région, " c'est le tourisme ". L'activité rapporte, selon lui, 800 millions d'euros par an à la région de Rijeka et 4 milliards à l'ensemble de la Croatie. Janaf espère, côté ressource pétrolière, que le projet rapportera " 300 millions d'euros d'ici à 10 ans ".
En septembre 2002, lorsqu'il entend parler du projet, Vjeran Piršic crée une association, "Eko Kvarner", avec d'autres professionnels du tourisme et des particuliers. L'argumentation des militants tient en " huit points " étayés à l'aide d'experts et de scientifiques. Leur principale inquiétude porte sur le fait que les pétroliers seront amenés à déverser dans la baie de Kvarner leur eau de ballast. Les pétroliers ne voyagent jamais à vide : lorsqu'ils ne transportent pas de pétrole, ils sont lestés d'eau de mer, puisée à l'endroit où ils ont déchargé leur cargaison. Lorsque le bateau prend sa charge, il rejette son eau de ballast dans la mer. C'est ainsi que l'eau et ses micro-organismes voyagent d'une mer à l'autre. Vjeran Piršic et ses amis craignent qu'une pollution du type de celle de l'algue caulerpa taxipholia, qui a déjà frappé la Méditerranée, ne vienne un jour affecter la mer Adriatique. L'association craint de plus que l'oléoduc, qui traverse une région riche en nappes phréatiques, se rompe, et aussi que le tourisme soit affecté par le trafic des pétroliers, sans parler du risque de marée noire. Eko Kvarner s'interroge enfin sur la politique des compagnies pétrolières russes. " En Lituanie et en Lettonie, affirme Vjeran Piršic, elles ont construit des terminaux pétroliers et ont demandé aux entreprises locales de les rembourser avec l'argent du pétrole. Ensuite, elles se sont déclarées en faillite et ont exigé des pays en question qu'ils paient eux-mêmes les installations ". Eko Kvarner ne demande pas le retrait du projet " car ce n'est pas à une association comme la notre de décider " précise Vjeran Piršic, mais elle exige " un bilan coûts-bénéfices de l'opération ". Le traitement des eaux de ballast pourrait être effectué sur terre, argumente l'association, mais cela obligerait les entreprises concernées à le financer. La direction de Janaf, d'abord sourde aux arguments, a fini par devoir se justifier. Ses responsables doivent désormais répondre aux interviews et participer à des émissions télévisées. Jakov Despot assure que la société agit en " respectant strictement le principe du développement durable " et en veut pour preuve la récente publication d'une " étude sur l'impact environnemental du projet ". Concernant la question sensible des eaux de ballast, Janaf s'en remet aux " autorités administratives compétentes agissant en conformité avec les exigences internationales et les intérêts nationaux ". Du côté d'Eko kvarner, on reste sceptique. On se demande aussi pour quelle raison fondamentale la société Janaf et l'Etat croate tiennent autant à ce projet. De fait, interrogé sur le type de clients auxquels sera revendu le pétrole ainsi transporté, un autre responsable de Janaf affirme que " ce n'est pas le problème ". A Omisalj, certains pensent que le pétrole est destiné à des compagnies américaines, mais Vjeran Piršic reste sceptique : " Depuis la guerre d'Irak, elles ont moins besoin du pétrole russe ". L'oléoduc apparaît ainsi comme un projet souverainement décidé par quelques décideurs politiques et économiques, sans raison clairement définie, au détriment potentiel de l'environnement et surtout d'une autre industrie particulièrement lucrative pour la Croatie : le tourisme.
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