|
" VICTOIRE " ! Sur le site internet de Greenpeace, la photo du Clémenceau est barrée de lettres rouges. " On a sabré le champagne ", renchérit Antoine Bernard, directeur de la FIDH. L'annonce coup sur coup mercredi 15 février de la suspension du transfert de l'ancien porte-avion militaire vers l'Inde par le Conseil d'Etat et du rapatriement du navire dans les eaux françaises par Jacques Chirac met fin à une longue bataille entre les associations et l'Etat français. Désarmé en 1997 après 36 ans de service, le porte-avion militaire, devenu la Coque Q790 en 2002, avait connu une première débâcle en 2003. Vendu à la société espagnole Gijonese, le bateau avait quitté Toulon pour l'Espagne où il devait être désamianté et démantelé. Mais la Marine nationale et les associations l'avaient surpris dans le détroit de Sicile, en route vers la Turquie. Le contrat avec Gijonese avait été annulé pour non-respect de l'engagement de désamianter le bateau au sein de l'UE et le navire avait été ramené à Toulon. En 2004, l'Etat avait mandaté la société SDIC pour procéder au désamiantage du bateau avant son démantèlement à Alang en Inde. La société de droit panaméen avait embauché en sous-traitance l'entreprise Technopure pour honorer le contrat. Mais en mars 2005 Greenpeace, la FIDH, Ban Asbestos et le collectif anti-amiante Jussieu avaient saisi la justice pour s'opposer au départ du navire vers l'Inde, estimant, à partir des déclarations de Technopure, qu'il restait entre 500 et 1000 tonnes d'amiante à bord du bateau, et non 45 comme l'affirmait l'Etat.
C'est alors que l'histoire s'accélère : le 12 décembre 2005, des activistes de Greenpeace abordent le Clémenceau au cours d'une action médiatique, pour alerter le grand public sur la présence massive d'amiante, faire connaître les conditions de travail dans les chantiers indiens et demander le respect de la convention de Bâle (1989). Selon cette réglementation, chaque pays est responsable de la gestion de ses propres déchets. Le démantèlement des navires, qui nécessite le traitement de nombreux matériaux et en particulier de l'amiante, doit être effectué dans le pays d'origine ou dans un pays d'accueil qui respecte les conventions de l'Organisation Internationale du Travail (OIT), ce qui n'est pas le cas de l'Inde. Pour contourner cette convention, le ministère de la Défense avait argué que le Clémenceau est un bâtiment de guerre, qui ne relève pas de la législation des déchets classiques. " Faux " répondent les associations : c'était un bâtiment de guerre, c'est aujourd'hui un déchet. Les ONG déposent alors un recours devant le tribunal administratif de Paris pour demander la suspension du départ du Clémenceau. La requête est rejetée le 30 décembre, et le bateau quitte la rade de Toulon dès le 31. Sans l'obstination des associations, tout aurait pu s'arrêter là. Mais le 6 janvier 2006, la Cour Suprême indienne, alertée par les ONG sur la présence d'amiante, émet un avis défavorable sur le démantèlement et le désamiantage de la coque dans le chantier d'Alang.
Le Clémenceau, un temps bloqué par l'Egypte, est interdit d'entrée dans les eaux territoriales indiennes, malgré la proposition de la France de rapatrier les produits amiantés après le démantèlement du navire. Devant l'embarras général, la commission européenne demandent des explications, le ministère de la Défense admet un problème de traçabilité et promet une enquête. Le 13 février, la Cour Suprême indienne demande une nouvelle expertise. Le dossier fait la une des journaux. Le commissaire du gouvernement recommande au conseil d'Etat de suspendre le transfert. Deux jours avant son départ pour l'Inde, Jacques Chirac va plus loin et annonce le rapatriement du bateau à Brest - par le sud de l'Afrique pour éviter le Canal de Suez. Vers une jurisprudence?
" Ce n'est pas seulement une victoire de la fierté nationale pour que cesse l'humiliation, estime Antoine Bernard. C'est le signe de la relance de la mobilisation européenne pour obtenir un encadrement international du traitement des bateaux en fin de vie, qui respecte l'environnement et les droits sociaux des travailleurs ". Les associations souhaitent que le Clémenceau fasse jurisprudence, pour déplacer le combat au niveau international et permettre l'accélération de la mise en application de la convention de Bâle. Pour les ONG françaises, habituées à travailler ensemble sur des dossiers locaux et fortement liées par des réseaux amicaux, " C'est la première fois qu'au niveau international nous avons une vision commune sur une campagne commune ", explique Antoine Bernard. " Nous avons créé une coalition d'acteurs différents autour de trois piliers ", ajoute Yannick Jadot, directeur des campagnes chez Greenpeace. " La justice environnementale (on ne peut pas se débarrasser impunément de nos déchets vers les pays du Sud), avec Greenpeace, qui se bat depuis plus de vingt ans pour le développement et la mise en application de la convention de Bâle. La question des doubles standards (l'amiante est un enjeu de santé publique en France, pourquoi ce ne le serait pas dans les pays du sud ?) avec Ban Asbestos, Andeva et le collectif anti-amiante Jussieu et les droits fondamentaux de la personne humaine, avec la FIDH. Toutes se disent très satisfaites de cette collaboration et entendent continuer à suivre de près les prochains déroulements de l'affaire. Sans toutefois penser à la création d'un groupement officiel d'associations : " Nous préférons les alliances opérationnelles sur des projets précis que les grandes promesses " certifie Antoine Bernard.
|