La mode éthique entre dans la cour des grands
Après s'être fait connaître grâce à un salon dédié, l'Ethical Fashion Show, la mode éthique a été présentée au sein même du Salon du prêt-à-porter de Paris. Pour réfléchir à la question La mode est-elle juste ? , une plate-forme intitulée Autre monde, Autre mode, a réuni une vingtaine d'acteurs. De nombreux médias, personnalités et acheteurs sont venus rencontrer ces entrepreneurs qui ne veulent sacrifier ni l'homme ni la nature à la mode.
Décalage entre l'offre et la demande ?
Les divers observateurs de tendances sur les attentes des consommateurs confirment une montée en puissance de l'éthique. Elizabeth Pastore-Reiss, directrice de l'agence Ethicity (conseil en développement durable, communication et marketing éthique) annonce même que 50 % de la population française déclare vouloir acheter de manière responsable. Le passage à l'acte est beaucoup plus modeste, seuls 15 à 20 % des 20-30 ans par exemple le font réellement. Claudine Verry, acheteuse du Printemps, confirme : " Nous avons pris conscience de ces attentes. Les clients veulent du beau qui ait du sens, culturel, philosophique... " S'il existe encore peu de produits textiles proprement éthiques à l'image des cosmétiques bio, comment les grandes enseignes intègrent-elles cette nouvelle sensibilité des consommateurs ? Elles sont plutôt rares à le faire d'où l'intérêt de la démarche d'H&M, géant suédois de la distribution de vêtements, qui se préoccupe de " ses responsabilités ". Sur son site Internet, la marque, qui ne possède aucune usines de fabrication en propre, mais a recours à 700 fournisseur dont 60 % en Asie, s'inquiète de l'avis de ses consommateurs. Dans la rubrique " Evoluons ensemble ", un sondage fréquemment renouvelé, pose les questions suivantes : Vous est-il arrivé de renoncer à acheter chez H&M pour des raisons d'éthique? (Oui à 59 %), Jusqu'à quel point pensez-vous que le rapport RSE 2003 de H&M rend véritablement compte des responsabilités de l'entreprise concernant les questions d'éthique ? (peu crédible pour plus de 40 %) ou encore Vous est-il arrivé de ne pas acheter un certain type d'action ou de valeur pour des raisons d'éthique ? (Oui, à 66,4 %). Le dernier sondage porte sur la diffusion par la marque d'une gamme bébé portant l'éco-label européen.
Le Salon du Prêt-à-porter de Paris réunissait, du 2 au 5 février, 1 054 exposants venus d'une cinquantaine de pays. Parmi eux, 16 créateurs, français et anglais, regroupés sur une plate-forme baptisée Autre monde, Autre mode, venus présenter leur démarche en faveur d'une mode plus éthique, soucieuse de préserver les ressources naturelles (vêtements recyclés), de limiter l'impact sur l'environnement (coton bio), de respecter les droits fondamentaux humains (commerce équitable) et d'adopter un comportement d'entreprise citoyen. Les principales marques actuelles, telles Ethos, Ideo, Veja, Seyes, Machja, Tudo Bom, Cool Mum's, Altheane, Peau éthique, Junkystyling, Pachacuti ou encore Ekyog étaient là, au côtés d'autres acteurs du commerce éthique ou équitable comme Alter Eco, Malongo, Switcher. Il y avait aussi le magazine Ekwo, qui avait réalisé pour l'occasion une édition spéciale, et l'association Yamana, venue parler de sa démarche " Fibre citoyenne ". Mise en avant comme l'un des thèmes principaux du Salon, la mode plus " juste " a fait l'objet de deux tables rondes, pour cerner " l'avenir de la distribution des produits de mode éthique " et " les domaines d'expression pour la mode éthique ".
De nouvelles valeurs, une nouvelle offre
Pour les organisateurs du salon, qui ont contacté les participants après le succès de la deuxième édition de l'Ethical Fashion Show, en octobre 2005, il s'agissait de jouer un rôle de " révélateur de tendances, de détecteur de nouveau marché, en l'expliquant et en l'exposant .Les consommateurs d'aujourd'hui sont d'après les études entre 25 à 40 % à raisonner " consommation éthique " (Source CREDOC), explique Jean-Pierre Mocho, président de Prêt à Porter Paris, "et les marques " mode éthique " sont de plus en plus nombreuses. " Virginie Bertrand, directrice de la communication du salon précise :" Nous étions intéressés par ce sujet il y a deux ans déjà, mais c'était trop tôt, il y avait trop peu de marques ". Force est de constater que la mode éthique semble se dévêtir de plus en plus de son habit " alternatif ". Elle intrigue, voire inquiète. Pour un de ses représentants présent sur le Salon, Stéphane Martin, co-fondateur de la marque de pull Seyes : " L'effet positif de notre présence, c'est d'alerter sur nos valeurs. Je pense que nous sommes une menace pour les autres exposants à terme, car, par notre existence, nous interpellons le consommateur sur les conditions de production des vêtements et accessoires. Certains viennent nous voir discrètement, et nous disent que ça pourrait être un bon créneau. Ce sera peut-être opportuniste, mais tant pis, car de même qu'être ici est à la fois troublant et excitant, tout cela est nécessaire pour faire réfléchir à notre vision de la production. " Pour Isabelle Quéhé, à l'origine de l'Ethical Fashion Show, c'est la preuve que la mode éthique répond à une demande grandissante. " Plus les gens sont informés, plus ils changent de comportement. Ils vont commencer à se demander ce qu'il y a derrière un prix " pas cher ", car il est temps de retrouver le sens de la valeur des choses. C'est donc positif que ces créateurs aient une belle visibilité, c'est pour cela que je me bats. "
Le premier bilan fait par le salon et les exposants est positif. La plateforme a généré une belle couverture médiatique (VSD, Express Mag, DS mag, Prima, Pleine Vie...), des personnalités politiques sont venues visiter ces stands (Renaud Dutreil, Bernadette Chirac...), et des contacts commerciaux positifs ont été noués avec des boutiques hors du circuit du commerce équitable. Si tous les "créateurs éthiques" ne sont pas totalement satisfaits sur le plan commercial, ils veulent renouveler l'expérience, conscients qu'il faut du temps et que ce sont leurs produits qui leur donneront une place plus grande sur le marché, avant leur démarche de production. L'initiative est reconduite en septembre 2006, sous forme d'un univers à part entière avec un design beaucoup plus abouti offrant une plus grande visibilité. " Notre présence est stimulante, conclue Stéphane Martin, de Seyes, car elle nous incite à formaliser le cadre de la mode éthique, pour nous protéger. Les dérives sont possibles, comme celle de s'afficher" éthique ", alors qu'on a qu'une seule gamme de produits bio, par exemple... ".
Sylvie Touboul
Mis en ligne le : 08/02/2006 © 2009 Novethic - Tous droits réservés
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