Robin des bois

Planète \Economie \Commerce international

Probo Koala : chronique d'un drame annoncé

Alors que se termine aux Pays-Bas le procès de la partie néerlandaise de l'affaire du Probo Koala, Charlotte Nithart, directrice de l'association Robin des Bois et auteur, avec le reporter Bernard Dussol, du livre « Le cargo de la honte »*, revient sur les dessous de ce drame. En août 2006, ce tanker qui avait déversé 528 m3 de déchets toxiques dans une décharge inadapté d'Abidjan en Côte d'Ivoire, avait causé la mort de 17 personnes et l'intoxication de milliers d'autres.

Novethic. Votre livre, « Le cargo de la honte », montre que loin d’être un accident de parcours, l’affaire du Probo Koala est en fait la chronique d’un drame annoncé…

Charlotte Nithart. L’affaire démarre avec la mise sur le marché d’un loupé de fabrication à très forte teneur en composés soufrés du raffineur mexicain Pemex. Au lieu de le vendre à des professionnels de la transformation pétrolière, il le met sur un marché accessible à n’importe quel courtier, comme Trafigura qui sent l’aubaine financière de ce combustible de mauvaise qualité mais qui pourra tout de même être vendu quelque part. Trafigura va faire la transformation à la sauvage, générant des déchets toxiques : après avoir essayé de la faire à quai sans succès du fait des  problèmes d’odeur, la firme décide de le faire en pleine mer, où elle se croit tout permis…Pour eux, leur travail consiste à surfer sur les failles de la règlementation. Mais s’il est vrai que celle concernant la transformation à bord des navires n’est pas claire, il en existe bien une applicable aux déchets. Or Trafigura a menti à tout le monde en disant qu’il s’agissait de déchets normaux de navire, ce qui n’était pas le cas…

Pourtant, que ce soit en Europe ou en Afrique, dans les différents ports visités par le Probo Koala, personne n’a cherché à savoir ce qu’il transportait…

Que ce soit à Amsterdam, où les fonctionnaires sont bien payés et où il existe des procédures de contrôle, ou à Abidjan, où il n’y a pas de moyens et où règne la corruption, Trafigura a agi avec la même désinvolture et la même impunité. Il y avait des moyens de contrôle et de prouver qu’il s’agissait de déchets dangereux tombant sous le coup de la Convention de Bâle par exemple. Mais même en Europe, le port d’Amsterdam a montré des failles en cédant aux pressions de Trafigura, qui menaçait de partir sans payer, en laissant la partie des déchets déjà transbordés. Tout le monde avait peur de devoir payer. Résultat, le bateau est reparti tranquillement…

Après plusieurs escales dans d’autres ports où il se fait refouler - Lagos au Nigeria, Lomé au Togo-, il termine finalement sa course à Abidjan qui n’est pourtant pas équipé pour…

Trafigura a profité de l’aubaine de la création d’une petite société tenue par un certain Salomon Uborugbo qui n’avait pas les compétences pour le traitement de ce genre de déchets mais qui, s’en avoir pleinement conscience de la situation – notamment parce qu’on lui a caché la vraie nature de ces déchets- a accepté l’affaire. La cargaison est ensuite transportée à la décharge d’Akouédo, une petite ville à côté d’Abidjan, mais très vite l’odeur – qui a joué un rôle énorme dans cette affaire- devient épouvantable et la décharge est fermée. Les chauffeurs doivent alors se débrouiller par eux-mêmes et ils vont décharger le liquide dans une vingtaine d’endroits. D’où cet encerclement de la ville, qui polluera les zones maraîchères et de pêche, et  qui fera penser la population à un acte volontaire, terroriste pour empoisonner Abidjan. La population, extrêmement remontée, a d’ailleurs réagit très rapidement en manifestant spontanément dans les rues et en bloquant les routes et les décharges, sans attendre le réveil du pouvoir politique. Mais la rumeur des déchets radioactifs a provoqué une  panique qui pouvait être préjudiciable à la population elle-même. C’est pour cela que Robin des bois est allé sur place ; pour informer.

Où sont aujourd’hui les déchets ?

La première partie –et le gros- de la dépollution a été faite par une entreprise française, Tredi. Ces déchets (environ 9 000 tonnes) ont été envoyés en France, où l’on avait les installations adéquates. Cela n’a cependant pas été simple, car il y avait une sorte de syndrome « pas en Afrique, mais pas ici non plus » et il a fallu améliorer les installations et le suivi pour rendre acceptable le traitement par la population…Quant au reste, l’accord signé entre le gouvernement ivoirien et Trafigura – qui a laissé à l’entreprise la gestion et le financement du reste- est pris avec beaucoup de maladresses, n’embauchant pas de salariés locaux, informant peu la population, ce qui a rendu la situation très tendue. En 2007, quand les employés sont retournés dans leur famille pour fêter Noël, ils ne sont pas revenus sur le chantier. Trois ans après, il reste donc encore 3000 tonnes de déchets en Côte d’Ivoire, dans des gros sacs qui se délitent sous la pluie…Nous demandons donc à ce qu’ils soient renvoyés aux Pays-Bas.

Le procès d’Amsterdam peut-il être considéré comme un début de reconnaissance de la responsabilité de Trafigura, qui est pour la première fois traîné devant la justice ?

Oui, s’ils sont condamnés (2 millions d’euros ont été requis par le parquet, ndlr). Car ce serait la première fois qu’ils seraient reconnus comme légalement et pénalement coupables. Jusqu’à présent, ils ont évité tout procès en signant des accords (voir article lié). A Abidjan par exemple, le procès a été qualifié de « procès des alevins » car seuls les petits bras, comme Salomon qui a été le seul a écoper de 20 ans de prison, ont été condamnés. Au niveau de l’administration ivoirienne, le directeur du port, du district et des douanes ont été mis sur la sellette pendant trois mois avant d’être réintégrés. Dans le procès d’Amsterdam, la grosse lacune est qu’il concerne seulement ce qui s’est passé aux Pays-Bas et en aucun cas l’indemnisation des victimes et le préjudice qu’ils ont subi. De plus Trafigura s’est contenté d’envoyer ses avocats et son responsable, Claude Dauphin - dont des mails prouvent qu’il était bien le donneur d’ordre du Probo Koala et qui a menti à la justice ivoirienne à ce sujet- n’a pas été inculpé personnellement…Quant au capitaine du bateau, il ne s’est pas déplacé non plus. Tous ces gens qui sont au premier plan et qui ne sont pas venus c’est quand même un échec de la justice. Quant à la ville et au port d’Amsterdam, ils écopent de quelque 150 à 200 000 euros, ce qui n’est pas grand-chose mais qui est important sur le principe. Seul le directeur du port s’est présenté et risque 6 mois de prison ferme : on a l’impression qu’il est le Salomon hollandais…

La défense de Trafigura
Lors du procès d’Amsterdam, le parquet a pointé du doigt la responsabilité de Trafigura en la condamnant à une lourde amende de 2,1 millions d’euros pour infraction aux législations sur les importations, les exportations de déchets et la protection de l'environnement, ainsi que pour faux en écriture. Pour la multinationale cependant, l’affaire a tournée à la « campagne de diffamation ». Sa ligne de défense reste inchangée ; tous les dommages du raffinage en mer et les risques sanitaires des déchets de désulfurisation ne seraient qu’un « mythe » et « il n’est pas avéré que ces faits en Côte d’Ivoire aient porté gravement atteinte à la santé de la population ou aient pu le faire ». Or de nombreuses études attestent des dangers du mercaptan et de l’hydrogène sulfuré contenus dans ces déchets. Le procès, qui a débuté le 1er juin, s’achèvera le 9 juillet et le jugement sera rendu le 23 juillet. A noter qu’alors que le traitement des déchets aurait dû coûter au pire 500 000 euros, Trafigura en est aujourd’hui à plus de 285 millions, selon Robin des bois …

Où en est l’indemnisation des victimes ?

Pour ce qui est des 152 millions du premier accord entre le gouvernement ivoirien et Trafigura, les documents intermédiaires du Trésor ivoirien indiquent que 60% victimes avaient été indemnisées en 2008. Mais les évaluations définitives ne sont pas disponibles. Après le deuxième accord conclu entre Trafigura et les victimes représentées par un cabinet londonien, il y a eu l’intervention d’un intermédiaire, Claude Gourou (qui s’est servi au passage) ; ce qui a retardé le paiement, dont une partie reste encore suspendue depuis mars. Par ailleurs, une enquête est ouverte en Côte d’Ivoire contre l’ancien porte-parole de Laurent Gbagbo et actuel ministre de l’intérieur, Désiré Tagro, qui est accusé d’avoir détourné des fonds du premier accord. Mais au-delà de l’argent qu’elles ont perdu à tout les stades, les victimes n’ont surtout pas eu la reconnaissance judiciaire de leur préjudice ni la condamnation de Trafigura pour empoisonnement.

Aujourd’hui, les journaux ivoiriens continuent de faire état de bateaux à la cargaison suspecte cherchant à faire escale à Abidjan, tandis que le Probo Koala continue sa route sous un autre nom…Aucune leçon n’a donc été tirée ? 

Cette affaire est symptomatique du dérèglement du transport maritime et de cette tendance très inquiétante à utiliser l’océan mondial comme une immense zone industrielle loin des contrôles stricts qui sont en vigueur à terre. Or il y a des zones qui sont plus facilement contrôlables comme le détroit de Gibraltar. L’affaire n’a pas non plus stoppé le transfert des déchets vers des pays où la réglementation est faible…A Abidjan, il y a bien un vaste programme des Nations Unis pour améliorer l’analyse et le contrôle des déchets, mais seul le Bénin a reconnu qu’il n’avait pas la capacité d’accueillir les déchets liquides en provenance des navires. Pour Abidjan, il n’en est pas question car cela remettrait en cause son image de plus grand port d’Afrique de l’Ouest …

* « Le cargo de la honte. L’effroyable odyssée du Probo Koala », Bernard Dussol et Charlotte Nithart, les documents Stock, mai 2010. (voir bibliographie)

Béatrice Héraud
Mis en ligne le : 06/07/2010
© 2009 Novethic - Tous droits réservés

Média

Média
  • Les publications RSE et ISR
  • S'inscrire à Novethic'info :
  •  
  • Les fils d'infos
  • Les journalistes

Centre de recherche

Centre de recherche

Guides

Guides

Informations

Informations