Nicaragua : les salariés du textile font de la résistance

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Publié le 23-02-2005

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Les salariés nicaraguayens des entreprises du textile sont les plus mal payés du continent américain. Malgré l'opposition patronale, des ouvrières se syndiquent pour améliorer leurs conditions de travail mais emplois et conditions de travail obtenues résisteront difficilement à la déferlante du textile chinois.

Les milliers d’ouvriers et d’ouvrières au visage fatigué longent la grille de la plus grande zone franche d’exportation du Nicaragua, las Mercedes, à Managua. Ils se pressent et s’entassent dans les bus qui les ramèneront très tard à leur domicile. Ils reprendront des forces jusqu’au lendemain et entameront une journée de travail identique. Coudre, plier, repasser empaqueter pendant 10, 15 heures parfois. Les moins biens payés d’entre eux n’auront gagné qu’un euro pour cette journée, soit cinq fois moins que la somme dont une femme seule a besoin pour élever ses enfants.

Selon la Commission nationale de la zone franche, la main d’œuvre des maquilas nicaraguayennes resterait la moins chère du continent américain. Un ouvrier nicaraguayen reste un quart moins cher qu’un Hondurien, moitié moins qu’un Mexicain, trois fois moins qu’un Costa-ricain qui gagne 2,58 € quotidiennement. Selon les syndicalistes la plupart des salariés gagnent 800 cordobas par mois (40 €). Ce qui revient à 35 cordobas par jour (1,75 €).

Pas de contrat de travail

Le gouvernement néo-libéral a choisi de développer l’activité textile pour tenter d’atteindre ses objectifs sociaux et économiques. Le pays de 5,5 millions d’habitants est le plus pauvre du sud du continent américain, après Haïti. Le sous-emploi touche 4 actifs sur dix tandis que 8 habitants sur 10 vivent avec moins d’un dollar par jour, selon la Banque centrale.  Le nombre d'entreprises des zones franches d’exportation, maintenant implantées dans plusieurs villes du pays, a triplé en dix ans. En 2003, les 62 entreprises, essentiellement textiles, créées grâce à des capitaux venant des Etats-Unis et de Taiwan faisaient travailler 52 000 salariés. En 2005, le président du pays promet 100 000 emplois.

Les conditions de travail dans ces entreprises sont pourtant déplorables. Le Cenidh, Centre nicaraguayen des droits humains, cite le cas d’une entreprise où près la moitié des ouvrières subissaient des insultes, une sur dix dénonçait des harcèlements sexuels et près de 6% des mauvais traitements physiques. Après un changement de gérance, les problèmes ont persisté. « Plus de la moitié dénonce le mode de paiement des heures supplémentaires, détaille le rapport. Huit sur dix n’a pas de contrat de travail, presque autant ne peut pas aller aux toilettes lorsqu’elles le désirent, les deux tiers n’ont pas de sécurité sociale alors que l’entreprise déduit cette prise en charge de leurs salaires et 43% a de mauvaises relations avec les superviseurs étrangers. »  Pour améliorer les conditions de travail, des syndicats se mettent en place mais ils restent peu nombreux. Vingt-deux seraient recensés par le ministère du Travail.

Meyleng Chavez est l’une de ces syndiquées. Secrétaire de l’organisation et de la propagande du syndicat Idalia Silva de l’entreprise Hansae, elle est représentative d’une partie des ouvriers nicaraguayens dont 80 % sont des femmes, très souvent jeunes et pour la moitié détentrices du bac. A 24 ans, Meyleng Chavez gagne sa vie dans la maquila depuis quatre ans. Pour 56 euros par mois, elle est inspectrice de qualité et doit enregistrer 180 chemises par heure. « Ce qui n’est pratiquement pas possible », précise-t-elle. Elle travaille du lundi au samedi midi, mais pas le jeudi. Quant au dimanche, elle le consacre à étudier à l’université. « Je me suis engagée syndicalement parce qu’ici, c’est très difficile pour les jeunes qui ne sont pas pris en considération ».

Opposition patronale radicale

Pour recruter, les syndiqués animent des ateliers. Ils forment des syndicats quand ils peuvent rassembler une vingtaine de personnes. C’est ce qu’ont réussi à faire les employés de King Yong SA, le 22 mars 2004 et qui a rapidement provoqué une violente réaction de la direction. En quelques jours, elle mettait à la porte quatre cents salariés dont huit des syndiqués. Ils ont organisé des grèves locales et des appels au soutien international, via des relais internationaux notamment aux Etats-Unis. Ils ont lancé des campagnes contre les deux groupes de distribution, clients de King Yong, Wall Mart et Kohl’s. La fédération internationale du textile, de l’habillement et du cuir, porte-voix de dix millions de travailleurs rassemblés dans 220 organisations, a interpellé le gouvernement nicaraguayen pour faire respecter la législation nationale. « Si vous ne le faites pas, nous nous verrons obligés de demander au gouvernement de révoquer sa licence d’exportation comme au Guatemala, a écrit Neil Kearney, secrétaire général de la Fédération, au ministre du Travail nicaraguayen. Dans le pays voisin, à la suite de la pression de l’organisation puis de l’intervention du gouvernement auprès de deux usines, « il n’a pas fallu plus de 6 semaines au syndicat pour obtenir sa reconnaissance, résoudre les problèmes existants à l’époque et conclure une convention collective de qualité.» Finalement à King Yong au Nicaragua, sept  des délégués syndicaux licenciés ont été réintégrés à l’automne 2004.
Une victoire de ce type est obtenue au prix d’une immense dépense d’énergie. « Les gens ont vraiment peur d’être licenciés», reconnaissent les syndicalistes. Les entreprises multiplient les pressions. Outres les listes noires et les licenciements collectifs au sein desquels on retrouve les personnes syndiquées, elles proposent de fortes indemnisations aux ouvriers syndiqués pour éviter de les réintégrer. Le syndicat ne comptant alors plus 20 membres actifs, elles contestent sa légalité et demande l’intervention de la police pour mettre fin aux action syndicales. Les directions d'entreprise peuvent aussi créer des syndicats paravents.

En 2005, les syndicats d’ouvriers textiles des pays en voie de développement vont affronter une nouvelle difficulté. La fin des accords multifibres et l'ouverture à la concurrence chinoise, laisse présager un durcissement des conditions de travail dans les zones franches d’exportation textile. La Chine, où les salariés gagnent entre 10 et 28 € par mois, a les moyens de fournir 75% du marché mondial. « Avec la fin totale des quotas pour l’exportation textile, on s’attend à une emprise chinoise de 50% voire plus sur les marchés d’Amérique du Nord et de l’Europe, explique Neil Kearney. Dans les pays comme le Nicaragua, on peut imaginer que les capitaux taiwanais se tourneront plutôt vers la Chine et ils vont très rapidement en sentir l’impact."Pour le quotidien américain Wall Street Journal « sur les 500 000 emplois des maquilas d’Amérique centrale et des Caraïbes, plus de la moitié devrait passer à la trappe d’ici 5 ans, selon les sources les plus optimistes".

Gwénaël le Morzellec
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