|
Les consommateurs occidentaux se féliciteront très certainement des effets déflationnistes engendrés par la déréglementation de l’accord multifibres (AMF) fin 2004. Désormais libérés du carcan réglementaire des quotas d’importation, les grands distributeurs vont désormais pouvoir concentrer leurs commandes sur les pays à faible coût de production dont la Chine. Soumis à une concurrence féroce, les principaux distributeurs devraient faire bénéficier leurs clients de cette nouvelle donne via des baisses tarifaires. Cette déréglementation constitue toutefois un risque majeur pour l’industrie textile dans les pays intermédiaires situés dans les Caraïbes et le bassin méditerranéen. Face à cette nouvelle donne, l’industrie textile marocaine parait plus démunie que ses principaux concurrents régionaux que sont la Tunisie et la Turquie,et prépare activement sa mutation. Menaces sur un secteur clé de l’industrie marocaine Aidé par la première vague de délocalisations occidentales, l’industrie textile est devenue en quelques décennies un pilier de l’économie marocaine. En 2003, elle représentait 4% du PIB national, 36% des exportations et employait 46% des salariés du secteur industriel. Le développement et la compétitivité des entreprises du secteur a longtemps reposé sur la faiblesse de ses coûts de production, et donc de ses coûts salariaux dans cette industrie à forte intensité de main d’oeuvre. L’effet conjugué des ajustages salariaux des années 90, de la faiblesse du dollar et de la concurrence asiatique a fait voler en éclat cet équilibre. Désormais les produits « Made in Maroc » sont 60% plus cher à produire que dans les pays asiatiques, et doivent trouver de nouveaux axes de compétitivité afin de survivre face à cette concurrence basée sur les prix. En outre, la faiblesse relative du Maroc en amont, notamment en tissage et en filature, fragilise la filière qui doit importer 80% de ses besoins en tissus. La disparition de la protection apportée par les quotas menace donc l’industrie textile marocaine d’un terrible cataclysme économique. Selon un rapport récent, l’industrie pourrait perdre 30% de ses exportations, 18% de sa production et voir disparaître jusqu’à 30% de ses entreprises et 40 000 emplois (19% des effectifs) au cours de l’année 2005. « Ces projections sont très pessimistes et ne tiennent pas compte des efforts d’ajustement dont font preuve les principaux industriels du secteur, » tempère toutefois Mohamed Tazi, le directeur général de l’Amith (Association marocaine de l’industrie textile et de l’habillement). « Nous pensons que la sous-traitance a encore de beaux jours devant elle mais la modernisation de l’industrie et la recherche d’une compétitivité hors coûts sont une fatalité, » ajoute-t-il. La compétitivité hors coûts comme issue Face à cette situation difficile, le secteur est contraint de trouver de nouveaux gisements de compétitivité. L’évolution des habitudes de consommation des clients occidentaux, qui évoluent vers des séries plus limitées et variées, constitue incontestablement une opportunité majeure pour le secteur. Elle passe toutefois par une amélioration de la réactivité des acteurs afin de raccourcir les délais entre la commande et la livraison. L’Amith pousse également ses membres à développer des gammes de produits finis afin de passer de simples sous-traitants au statut à plus forte valeur ajoutée de co-traitants. Dans ce but, et afin d’optimiser les investissements initiaux, l’association pousse à la création de plates-formes et de consortiums d’exportation destinés à servir d’interface entre les donneurs d’ordres occidentaux et les sous-traitants. Bien que prometteuses, ces stratégies nécessiteront toutefois du temps pour s’imposer et sont également poursuivies par les autres pays du bassin méditerranéen. Le Maroc se devait donc de trouver un facteur de compétitivité hors coûts novateur. L’émergence récente des politiques d’achats socialement responsables pourrait justement constituer une véritable opportunité pour l’industrie. Déjà gros fournisseurs du marché britannique très exigeant en matière sociale, les entreprises marocaines sont confrontées depuis quelques années aux nouvelles exigences sociales de leurs donneurs d’ ordres. Afin de coordonner les initiatives volontaires et d’informer l’ensemble de la filière, l’Amith a élaboré une « charte de valeurs des entreprises » qui repose sur le respect des réglementations marocaines et internationales. Cette charte est en outre assortie d’une distinction, le label « fibre citoyenne ». Ce label est décerné aux entreprises respectant la charte éthique de l’industrie qui acceptent de se soumettre à un audit annuel de leurs performances sociales. « Le 3 juin 2004, 10 entreprises qui ont participé à l’opération pilote ont obtenu cette distinction mais nos ambitions sont beaucoup plus élevées, » rapporte Mohamed Tazi. « Depuis ce lancement, nous avons en effet reçu une demande énorme des entreprises déjà en conformité avec les exigences de la charte. Nous espérons de plus accompagner de nombreuses entreprises dans leurs efforts de mise en conformité, » ajoute-t-il. L’enjeu est en effet loin d’être anodin pour les entreprises du secteur. Les premiers résultats commerciaux des entreprises labellisées sont en effet encourageants. L’ensemble du panel a semble-t-il connu une augmentation substantielle de son activité, souvent proche de 10%, dans un contexte morose marqué par une baisse des volumes et par l’attentisme des donneurs d’ordres. Si cette tendance se confirme, la montée des considérations sociales, environnementales et éthiques en Occident pourrait constituer une véritable bouée de sauvetage pour l’industrie textile marocaine. La filière est en effet très en avance sur ses principaux concurrents régionaux en la matière.
|