Le commerce équitable à la croisée des chemins

Planète \Mondialisation \Commerce équitable

Publié le 04-05-2006

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En plein essor, le commerce équitable doit faire face à un choix décisif : accepter d'être récupéré par les enseignes de grande distribution, au risque qu'elles ne jouent pas le jeu et fassent un commerce équitable au rabais, ou continuer de se développer petit à petit dans le milieu alternatif. Le débat divise les acteurs historiques, mais tous s'accordent sur un point : la nécessité de légiférer.

Le commerce équitable a connu un essor exponentiel ces dernières années. En 2000, 9 % des Français affirmaient connaître le commerce équitable, contre 74 % en 2005. Parmi eux, la moitié dit avoir acheté au moins un produit du commerce équitable dans l’année. Bien loin derrière les Suisses qui ont dépensé en moyenne 18 euros par an et par habitant en 2004 dans des produits issus du commerce équitable, la France connaît une évolution de ses habitudes de consommation et passe de 0,61 € par an et par habitant en 2003 contre 1,13 € en 2004. L’évolution du chiffre d’affaires des produits labellisés Max Havelaar confirme cette tendance, avec 120 millions d’euros en 2005, contre 18 millions en 2001.
Selon une enquête du Ministère des Affaires étrangères et de la Plateforme du commerce équitable (PFCE), 37 000 producteurs du Sud travailleraient en amont des filières équitables françaises. Les pays d’Amérique Latine et d’Asie réalisent la plus grande part des exportations, alors que l’Afrique est le parent pauvre. Mais la toute jeune filière du coton équitable pourrait permettre de rétablir la balance, en intégrant 28 000 producteurs du Mali, du Burkina, du Sénégal et du Cameroun entre 2005 et 2006. Le textile à base de coton équitable donne également un nouveau dynamisme au commerce équitable en France. Un an après l’ouverture de la filière, Max Havelaar répertorie 23 marques de textile engagées. Les produits sortent du cliché du vêtement ethnique pour rencontrer des designers occidentaux. Ce commerce équitable "moderne" intéresse un nombre croissant d’entrepreneurs soucieux de marier mode et éthique et attire l’œil du consommateur qui veut bien être responsable, mais souhaite rester tendance.

Mais c’est surtout la grande distribution qui a donné depuis 1998 une forte visibilité au commerce équitable. Carrefour, Monoprix, Leclerc… Les enseignes communiquent largement sur le commerce équitable pour faire valoir une démarche éthique et consacrent une (petite) part de leurs linéaires à ces produits. Ainsi en 2005 la moitié des ventes aux consommateurs s’est faite dans les 10 000 points de vente des enseignes. Pourtant, l’ouverture du commerce équitable à la grande distribution divise les acteurs historiques du secteur. Si Max Havelaar a fait le choix de placer ses produits labellisés dans les supermarchés, Artisans du Monde, fort d’un réseau de 160 points de vente, craint que les enseignes ne proposent un commerce équitable "au rabais". "La menace, c’est que des multinationales créent leurs propres labels sans passer par Max Havelaar," analyse Laurent Levard. "Elles pourraient alors mettre en concurrence les organismes labellisateurs, et choisir le moins-disant." Michel-Edouard Leclerc déclare vouloir imposer son enseigne comme leader du commerce équitable en France. Pour cela, il entend faire baisser le prix des produits issus du commerce équitable : "Le prix de la matière première représente 15 % du prix des produits du commerce équitable," calcule M. E. Leclerc. "En France, le commerce équitable est confidentiel et ne permet pas d’optimiser les coûts de transports. On peut également diminuer les coûts en baissant le nombre d’intermédiaires."

Malgré son attitude offensive, le PDG des centres Leclerc se défend de vouloir créer sa propre marque : "Nous n’avons pas intérêt à multiplier les labels. Les consommateurs connaissent Max Havelaar. Pourquoi chercher à flinguer un truc qui marche ?" Laurent Levard reste sceptique : "Nous demandons à Max Havelaar d’être très strict avec la grande distribution. Le commerce équitable n’est pas négociable. C’est pourquoi nous portons une attention particulière à la législation."
En effet, côté réglementation, du chemin reste à faire. Une première définition avait été donnée par l’article 60 de la loi sur les PME du 2 août 2005, mais elle reste très évasive. En janvier 2006, l’AFNOR publie l’Accord AC X50-340, un texte de référence qui définit "les trois principes du commerce équitable" : l’équilibre de la relation commerciale entre les partenaires ou co-contractants, l’accompagnement des producteurs et des organisations des producteurs engagés dans le commerce équitable, l’information et la sensibilisation du consommateur, du client, et plus globalement du public au commerce équitable. Mais l’appétit de la grande distribution rend ces consignes insuffisantes. C’est pourquoi un décret du 3 mai 2006 met en place une Commission nationale du commerce équitable, dans laquelle siègeront huit représentants du gouvernement, huit ONG et associations de commerce équitable, deux professionnels du secteur, deux associations de consommateurs, deux personnes qualifiées.

Victor Ferreira, directeur de l’association Max Havelaar  France, se félicite de ce décret qui "a le mérite de clarifier les choses alors que la valeur d’équité devient un argument marketing. Il y a des initiatives qui se prétendent du commerce équitable sans en respecter les critères internationaux. Ce cadre minimal leur empêchera d’afficher n’importe quoi." Néanmoins, le décret laisse des marges d’interprétation : "Des entreprises peuvent encore mettre en place des labels fondés sur une démarche marketing plus qu’une démarche de développement pour les producteurs du Sud, s’inquiète Victor Ferreira. Elles pourront respecter le texte, mais pas l’esprit."

Gaëlle Bohé
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