Des cosmétiques « équitables » en grande distribution
Pour la première fois, deux gammes de soins cosmétiques labellisées équitables ont été lancées en grande distribution, par Jardin Bio et Alter Eco. Ces marques jusque-là connues dans l'alimentaire diversifient leurs produits pour multiplier les débouchés. Mais alors que les enjeux sanitaires liés aux cosmétiques sont devenus très sensibles, quelle réponse apporte l'équitable ?
Après l’alimentaire et les vêtements, les soins cosmétiques dits « équitables » font leur entrée dans la grande distribution. Deux marques spécialisées dans l’alimentaire, Alter Eco (commerce équitable) et Jardin bio (produits bios et équitables), viennent de lancer chacune leur gamme.
Dans des emballages aux couleurs assez vives, déclinant l’identité visuelle de la marque, les 14 soins pour le corps Alter Eco arborent fièrement leurs ingrédients du bout du monde : huile d’olive de Palestine, guarana du Brésil... Au dos de chaque produit, la proportion réelle de matières issues du commerce équitable est indiquée, et la démarche est expliquée. Ces produits, distingués pour l’instant en magasin des autres marques de cosmétiques, affichent des prix assez bas (la gamme va de 2,95 euros à 7,10 euros) car la volonté est de concurrencer des produits comme Ushuaïa. « Nous souhaitons que pour chaque acte de consommation, le citoyen ait le choix entre le produit traditionnel et celui issu du commerce équitable, même avec un supplément de prix" explique Alexis Krycève, directeur général de la marque. "Avec les cosmétiques, nous maximisons les débouchés des producteurs du Sud en diversifiant les offres au Nord. »
C’est Leclerc qui a mis la puce à l’oreille d’Alter Eco, en leur soumettant l’idée de lancer une telle gamme. L’enseigne a du reste réalisé un dépliant commercial spécial pour annoncer le lancement des produits de soin Alter Eco et Jardin Bio Etic, en pleine semaine de la solidarité internationale. Le commerce équitable connaît une progression assez spectaculaire, la diversification des produits comme des gammes ne peut être qu’une réelle opportunité. Mais la particularité des produits cosmétiques amène à se poser des questions, au-delà de la santé florissante du commerce équitable.
La qualité sociale se conjugue-t-elle à la qualité sanitaire ?
En matière de cosmétiques la composition et l’innocuité des produits sont au coeur de débats scientifiques et de campagnes d'ONG très médatisées (voir articles liés). L’équitable peut-il être un gage de qualité sanitaire supplémentaire ? Si Alter Eco affirme que ses produits sont à base de « 95 % de produits naturels », ses soins sont fabriqués de manière industrielle (dans un laboratoire d’Yves-Saint-Laurent en France), et affichent 5 % de conservateurs. Pour Jardin Bio, qui a lancé, en septembre, sa nouvelle gamme Jardin Bio Etic (première gamme de 14 produits de soins cosmétiques bios et équitables en grande et moyenne distribution), l’équité dans les échanges est une valeur éthique qui se marie tout naturellement avec la démarche de la marque. Mais la certification biologique est primordiale en matière de cosmétique. « Nous voulons des produits sains fabriqués à partir de matières premières équitables", explique Nathalie Walaszek, responsable développement et marketing de la marque, "pour pouvoir associer au « bon pour nos clientes », le « bon pour les producteurs ». C’est pour nous le summum de l’éthique. » Un summum que l’entreprise mère, Léa nature, va appliquer très bientôt à sa marque de produits cosmétiques bios déjà présente en magasins spécialisés, Natessance. En mai 2007, cette gamme sera proposée à base de matières premières issues du commerce équitable.
L'extension du marché pose de nouveaux problèmes
En fait, si la qualité sanitaire d’un produit équitable sera d’emblée mieux assurée par une démarche exigeant des méthodes de production biologiques, la notoriété du commerce équitable pourrait être néanmoins indispensable pour permettre l’introduction en grande distribution des soins biologiques, absents pour l’instant. C’est le raisonnement de Jardin Bio Etic. Il y a quelques années, le groupe Lea Nature avait essayé de lancer une gamme de soins biologiques pour bébés en grands magasins, mais sans succès. Si les produits et les textures d’alors n’avaient pas séduit les consommateurs, le prix avait joué dans l’échec de cette tentative. Aujourd’hui, en apposant côte à côte le logo Cosmebio et Max Havelaar, Jardin Bio Etic espère profiter de la popularité du commerce équitable pour amener une clientèle sensible à la qualité sociale à se pencher sur la qualité… sanitaire de ces soins.
En proposant des cosmétiques « équitables », ces deux marques (comme Themis et Natyr en magasins spécialisés avant elles) vont finalement générer de nouvelles questions sur la filière cosmétique (après celles sur la dangerosité de la composition). D'autant que les perspectives d'évolution de la filière biologique font craindre le pire à ses défenseurs : « Avoir un outil industriel en propre et ses propres salariés est important dans cette filière," défend Sauveur Fernandez, consultant en innovation responsable, en charge du marketing de la marque française biologique Ballot-Flurin. "Non seulement pour l'économie locale, mais aussi parce que cela permet une fabrication maîtrisée à base de processus doux qui évitent la dénaturation des qualités originelles des produits. L’industrialisation du bio, en provenance de Chine, est en train de menacer tout cela. »