La télé hollandaise accuse des fonds de pension de spéculation alimentaire

Finance \Débats

Publié le 12-01-2012

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Aux Pays-Bas, un magazine de reportage, Zembla TV, s'intéresse aux placements de grands fonds de pension du pays. A la veille de Noël, il a diffusé une émission mettant en cause trois d'entre eux pour leurs placements spéculatifs sur les matières premières agricoles. Ils auraient pour effet indirect d'affamer les populations dans les pays pauvres. Les investisseurs incriminés contestent mais le rapport d'une ONG néerlandaise démontre le contraire.

Démontrer que l’investissement massif dans les marchés financiers spécialistes des matières premières agricoles a un impact direct sur le prix de produits comme le blé et provoque donc des crises alimentaires graves dans les pays en développement, telle est la finalité d’une étude publiée par une ONG néerlandaise SOMO, en novembre  2011. Elle a montré l’étroite corrélation entre l’afflux de nouveaux investissements sur les marchés de matières premières sur lesquels les volumes échangés sont passés de 100 milliards de dollars en 2005 à 400 milliards en 2010 et celles de l’augmentation du prix des matières premières agricoles comme le blé. Ce phénomène s’est particulièrement accéléré depuis la crise financière de 2008. Les trois grands fonds de pension hollandais, APG, PGGM et M&N Services mis en cause par l’ONG sont de très gros investisseurs sur ce marché. A eux trois, ils y ont placé près de 17 milliards d’euros en 2010. Dans le cas de PGGM (fonds de pension des professions médicales) cela représente 7 % de ses placements. Cherchant à investir dans d’autres produits que les actions, ils se sont tournés vers ces produits financiers liés aux marchés des matières premières agricoles qu’on appelle des produits dérivés. Ils n’ont donc pas acheté directement des stocks de blé ou de riz mais des produits financiers dont l’évolution est liée au cours de ces matières premières agricoles.


"Mettre les fonds de pension en face de leurs responsabilités"

« Nous avons voulu fournir des données qui permettent de montrer que ces produits financiers virtuels ont des impacts bien réels. Les investissements massifs dans ce secteur depuis 2008 ont un lien mesurable avec l’augmentation très importante de ces produits alimentaires. Ils ont joué un rôle sur les crises de la faim de 2008 et de 2011 » explique l’un des co-auteurs de l’étude, Rens Van Tilbug, responsable de la recherche à SOMO et co-auteur de l’étude. Il ajoute : «Nous voulions mettre les fonds de pension en face de leurs responsabilités et leur montrer que ces crises ne sont pas seulement provoquées par le décalage entre l’offre et la demande. Nous avons déjà obtenu une première victoire. Ils niaient jusque là tout impact de leurs placements sur les prix des matières premières agricoles. Ils reconnaissent aujourd’hui  que cela a sans doute une influence, mais très faible. »
Difficile pour les trois fonds de pension de camper sur leurs

Armes controversées, la première crise de réputation

Le 18 novembre 2007, Zembla TV avait déjà provoqué une crise importante pour les fonds de pension hollandais. Leur réputation avait été sérieusement entachée par la diffusion d’un reportage les accusant de détenir pour 230 millions d’euros d’actions d’entreprises américaines fabriquant des mines anti personnel et des bombes à fragmentation, armements bannis par des conventions internationales. Ce reportage avait provoqué un scandale important aux Pays-Bas, et a entrainé le développement de services d’alerte spécialisés. Ils permettent aux investisseurs européens -qui sont de plus en plus nombreux à afficher leur engagement- à ne pas investir dans ces armes controversées, de repérer les entreprises qui font ce type de production et donc, en principe, de ne pas acheter leurs actions. 

positions initiales dans la mesure où une émission de télévision  à forte audience aux Pays-Bas, Zembla TV, a diffusé la veille de Noël un reportage tiré de l’étude publiée par SOMO, avec le soutien du gouvernement néerlandais. Elle a en outre permis de sensibiliser l’opinion publique  et plus particulièrement les salariés dont les cotisations aux fonds de pension sont obligatoires…

Risque de réputation élevé

De façon surprenante, les fonds de pension ne considéraient pas que leur réputation puisse être menacée par ces investissements massifs sur les marchés financiers de matières premières agricoles. Ils avaient pourtant déjà connu une première crise grave en 2008 pour avoir détenu des actions d’entreprises d’armement fabriquant des armes controversées (voir encadré). Cette apparente sérénité est confirmée par  l’enquête réalisée auprès des investisseurs institutionnels hollandais par Novethic en novembre 2011. Seuls 10 % d’entre eux estimaient que les placements spéculatifs sur les matières premières pouvaient constituer un risque de réputation sur les 42 % des investisseurs français interrogés. Les investisseurs institutionnels français sont pourtant beaucoup moins exposés aux mises en cause médiatiques sur leurs placements, mais la question de la spéculation alimentaire semble suffisamment sensible en France pour que certains d’entre eux se soient interdits d’intervenir sur ce type de marché. C’est le cas de CNP Assurances : « Nous avons une politique globale d’investisseur responsable à laquelle nos clients sont de plus en plus sensibles, mais nous avons seulement deux exclusions systématiques : les armes controversées et la spéculation alimentaire» explique Dorothée de Kermadec, Directrice des risques, de la conformité et du développement durable. « Dans le premier cas, cela se traduit par une liste noire d’entreprises dans lesquelles nous n’investissons pas, que ce soit en actions ou en obligations. Dans le second cas, nous refusons tout type de produit financier spéculant sur les matières premières agricoles
Un choix prudent compte tenu de la sensibilité de l’opinion publique au sujet de la faim dans le monde et de la montée en puissance de l’interpellation, par les ONG, des investisseurs responsables sur leur politique d’investissement. Les Amis de la terre Europe ont emboité le pas de SOMO en publiant une étude en janvier 2012 interpellant les épargnants. Titrée "Votre argent alimente-t-il la faim dans le monde ?" elle met en cause les banques européennes et le secteur privé sur le rôle qu'ils jouent dans la spéculation alimentaire et l'accaparament des terres.

A.C. Husson-Traore
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