L'encours de l'investissement socialement responsable (ISR) aux Etats-Unis, estimé à 1350 milliards de dollars, impressionne toujours les Européens. Mais, en Amérique, les fonds labellisés ISR usent rarement des mêmes critères que les fonds européens. A cet égard, la co-existence dans le pays de nombreuses minorités, qu'elles soient d'origine ethnique ou sexuelle, favorise ce qu'on appelle l'investissement communautaire. San Francisco où sont concentrées toutes les minorités ayant fui l'Amérique profonde, est devenue la capitale de ce type d'investissement.
|
|
Thomas Swift et Arthur McCord ont créé en 2000 une société de conseil en investissement baptisée " Financial avengers ", qu'on pourrait traduire par " les vengeurs de la finance ". L'idée leur est venue lorsque sont apparues les polythérapies destinées à lutter contre le sida. Les séropositifs, qui se croyaient condamnés, virent alors leur espérance de vie s'allonger soudainement. Les banques traditionnelles n'acceptaient pas pour autant de leur bâtir un plan de financement. Les deux financiers allaient le leur proposer, décidant également de prendre en compte les souhaits d'investissement spécifiques que peuvent manifester, par exemple, les homosexuels ou les noirs. " Il n'est pas indispensable de dire à son conseiller financier que l'on est gay ou séropositif, mais on doit pouvoir le lui dire si on a envie, et sans que cela pose un problème " affirme Thomas Swift.
Communautarisme ?
En France, on appelle ça le communautarisme. Aux Etats-Unis, c'est structurel : les différentes minorités sont l'essence même du pays. Leurs modes de vie, leur culture, leur langue sont parfois différents mais les minorités se retrouvent toutes dans la nation américaine. Dès lors, il est logique que ces communautés fassent des choix d'investissement différents et que certains financiers s'efforcent d'exploiter ces " niches "dont la taille demeure très limitée.
Jusqu'à la récente crise boursière, Financial avengers a plutôt été un succès. Il y a un an, l'encours total des fonds de leurs 200 clients atteignait 15 millions de dollars. La clientèle est essentiellement constituée d'homosexuels, de noirs et de femmes vivant seules. Ces trois catégories, parfois ignorées par les financiers classiques, sont-elles pour autant réceptives aux critères de l'ISR ? " Pas nécessairement, répond Thomas Swift. Ils tiennent surtout à choisir des entreprises qui les respectent pour ce qu'ils sont et encouragent la diversité en général ". Le financier estime à 25% la proportion de ses clients qui demandent explicitement à investir dans des entreprises plus " éthiques " que d'autres. Leurs exigences sont-elles liées à leur appartenance ? " Oh oui " s'exclame Thomas Swift, tout en précisant, en allusion à la légendaire tolérance de la ville : " mais on est à San Francisco ! ". Les gays apprécient la reconnaissance par l'entreprise des couples de même sexe, qui leur donne droit à une couverture sociale que ne dispense pas l'Etat. Les femmes privilégient les entreprises qui favorisent la diversité au sein des conseils d'administration et les noirs sont sensibles à l'existence de politiques de non-discrimination. D'autres groupes investissent selon la même logique, explique le financier : " les séropositifs, les gens atteint d'un cancer voire de l'alzheimer ". Lui-même séropositif, il indique qu'il privilégie volontiers le secteur pharmaceutique. " Je ne peux qu'encourager des entreprises dont le métier est de prolonger ma vie ; comme le préconise Warren Buffet [un gourou de Wall Street] j'investis dans ce que je connais ". En revanche, les communautés hispanique et asiatique, qui forment une part importante de la population san franciscaine et dont le poids financier est croissant dans le pays tout entier, semblent peu réceptives à l'investissement ciblé. Hispaniques et asiatiques préfèrent aider financièrement un membre de leur famille à reprendre un commerce plutôt que de privilégier les entreprises cotées en bourse qui prendraient en compte leurs intérêts.Robert Stancell, un gestionnaire installé à Sacramento, la capitale de la Californie, propose pour sa part un autre type d'investissement original : les entreprises favorisées par le Stancell social fund, qu'il vient de lancer, disposent de sièges sociaux ou d'importantes filiales situés dans le centre des villes. Désertés ces dernières années par les plus riches, les centre-villes américains ont en effet été laissés aux déshérités, et en particulier aux noirs. L'idée de Robert Stancell est donc de privilégier les entreprises présentes dans les quartiers fiscalement aidés par l'Etat fédéral en raison de la pauvreté de leurs habitants. Le fonds doit constituer un " investissement à long terme " déclare Robert Stancell, et il bénéficiera aux afro-américains.
|