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En 2001, vous intéressiez à la responsabilité des entreprises par rapport à leur personnel dans « Paroles de Bibs »…Près de 10 ans plus tard, « Moi la finance et le developpement durable » qui porte sur la responsabilité des investisseurs, peut-il être considéré comme une suite ? Jocelyne Lemaire-Darnaud. Tout à fait, oui. Dans « Paroles de Bibs » (1), je m’étais préoccupée de savoir comment l’entreprise se comportait réellement, en mettant en parallèle le livre du patron François Michelin avec la parole des ouvriers qui lisaient des extraits de ce bouquin. Et puis, il y avait cette phrase d’un d’eux, Serge Ferry, qui disait que pendant qu’ils travaillaient en 3X8 avec des produits toxiques, les actionnaires des fonds de pensions américains eux se prélassaient sur des plages…Cela posait la question de la responsabilité et des entreprises et des actionnaires. La suite logique était donc d’aller voir comment les entreprises sont financées. Cette réflexion a commencé tout de suite après le film. Avez-vous intégré cette notion d’investissement responsable, et plus largement de développement durable dans la réalisation de votre film ? En quelque sorte oui, car le film est en partie subventionné par le Centre national du cinéma (CNC) qui récupère une partie du prix de la place de cinéma pour la réinvestir dans d’autres films, ce qui est un genre de financement solidaire…Ensuite sur le tournage, j’aurai pu faire le tour du monde de la finance en hélicoptère, aller filmer des enfants et la pauvreté à l’autre bout du monde, mais d’autres l’ont fait avant moi et je ne trouve pas cela intéressant. J’ai pris un parti-pris que l’on peut dire didactique, avec un documentaire à base d’entretiens. Et tous les acteurs de la finance responsable français qui pouvaient me répondre sur la question de l’éthique et de la responsabilité se trouvaient à Paris. J’ai préféré faire un film à ma sauce, en mettant en scène ma propre découverte du sujet, en me mettant au même niveau que le spectateur, sans le faire culpabiliser. Car au fond il n’y a pas de grandes révélations dans le film, ce que je mets en lumière c’est cette schizophrénie de la finance et du développement durable. J’amène le spectateur à se poser des questions, car on nous maintient dans l’ignorance de notre responsabilité. Vous dites effectivement interroger le monde de la finance comme « une ménagère de moins de cinquante ans ayant retrouvé son temps de cerveau disponible ». Mais on voit qu’il n’est pas toujours facile de s’y retrouver entre manque d’information, greenwashing ou verdissement… C’était très difficile de faire ce film, car les gens ne savent pas ce qu’est l’ISR, et personne ou presque ne se pose la question de la responsabilité des investissements. Je suis donc partie de ma propre expérience : quand ma banquière m’a appelée pour me demander si je voulais placer mon argent sur un livret développement durable, j’ai bien sûr tout de suite dit oui avant de me demander : « mais au fait développement de quoi ? Durable pour qui ? » Quand je lui ai posé la question elle n’a pas su me répondre. Et j’attends toujours qu’elle me rappelle… Pour répondre à mes interrogations, je suis donc allée voir Michel Laviale, l’un des créateurs du livret développement durable. A la base, il s’agissait du livret climat, un outil formidable car dédié aux économies d’énergies, qui aurait permis d’évaluer le gain de CO2. Mais Bercy n’a pas voulu et le livret DD a été un peu dévoyé (10% servent à financer des projets développement durable, voir article lié, ndlr). Et si mon petit livret DD n’est pas vraiment développement durable, alors qu’en est-il du reste ? Je suis donc allée voir les ONG telles que les Amis de la terre et Amnesty International, qui apportent des exemples précis à travers les campagnes qu’elles mènent contre les projets financés par les banques/assurances, puis les acteurs de l’investissement socialement responsable, ce qui, de fait, dresse un portrait en creux de l’irresponsabilité de l’autre finance. Après cette enquête, comment percevez-vous l’investissement socialement responsable ? ISR à tout, ISR à rien, comme je le dis dans le film ! Je fais intervenir l’économiste Thomas Lamarche qui ne cache pas les contradictions de l’ISR. Mais attention, si tout n’est pas parfait, l’ISR sert au moins - et c’est énorme- à se poser des questions sur la responsabilité de la finance et notre place dans le développement durable. Il existe des gens formidables dans cette communauté de l’ISR. C’est comme dans les agences de notation extra-financière : il y a des individus extrêmement impliqués mais quels sont les informations mises à leur disposition ? Les rapports développement durable faits par les entreprises elles-mêmes…Il n’est pas facile de découvrir ce que les entreprises cachent. Mon but n’était pas d’être sévère envers l’ISR, mais de faire comprendre à tout un chacun ce que veut dire « investissement », quelle est notre place dans ce système car personne ne pense en contractant une assurance qu’il est en train de financer des mines anti-personnelles ! Plus il y a aura des gens qui posent des questions et plus on pourra faire changer les choses. Nous sommes tous schizophrènes, comme sœur Nicole Reuille qui, il y a 20 ans, prend conscience qu’elle place l’argent des retraites de la congrégation dans des multinationales que ses homologues d’Amérique du Sud rejettent. Ou comme Amnesty, qui au moment de sa campagne contre un groupe d’assurances (Axa, ndlr), se rend compte qu’elle fait partie de ses clients…Même les banques sont schizophrènes puisque d’un côté, elles vont financer des projets très controversés, néfastes pour l’environnement et de l’autre, elles vont proposer des fonds éthiques… Et selon vous, l'investissement socialement responsable est-il forcément un investissement "éthique"? Certains secteurs comme le tabac, l’alcool, la pornographie ou l'armement se retrouvent aussi dans des fonds ISR. Cela fait partie de l’ambiguïté. La question des fonds d’exclusion est symptomatique : le monde de l’ISR, en France surtout, est mal à l’aise avec le fait d’exclure des secteurs car c’est une pratique utilisée par les fonds religieux. Vu de l’extérieur, on observe une confusion entre éthique, morale et religion. Or on peut être éthique sans être religieux… Pensez vous que ce film, à son échelle, va permettre une prise de conscience ? Vous avez déjà pu recueillir quelques réactions après sa diffusion à notre à l’université d’été d’Europe Ecologie… La crise financière a été un facteur d’interrogation et je pense que ce film poursuit la réflexion et peut éveiller les consciences. Après, il ne va pas bénéficier d’une sortie de blockbuster donc on va voir comment il est relayé dans les médias. A Nantes, les spectateurs, même les politiques, étaient secoués après le film. Et globalement, tous les gens qui l’ont vu se disent : « je veux changer de banque ». Car il y a des banques moins toxiques que d’autres. Mais en changer n’est pas facile. Avec notre argent, nous avons un formidable contre pouvoir. La seule solution si l’on veut un vrai développement durable doit passer par la responsabilité de nos investissements. On peut tous agir, même si cela mettra du temps. (1) Paroles de Bibs, Jocelyne Lemaire Darnaud, Coproduction Bac Films / Jocelineaste, 2001
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