Questions à Geneviève Ferone
Core Ratings est une agence de notation spécialisée dans l'évaluation des risques opérationnels. Elle note la qualité du gouvernement d'entreprise ainsi que les risques sociaux ou environnementaux. Elle réalise des travaux de recherche pour une clientèle d'investisseurs institutionnels et propose depuis janvier 2003 une notation sollicitée aux entreprises européennes ou nord-américaines.
Pourquoi faut-il traiter séparément la notation crédit classique et l'évaluation du risque opérationnel sur des facteurs sociaux et environnementaux ? Les agences de notation financière ne sont pas structurées pour appréhender les risques sociaux et environnementaux. Et ces établissements souvent centenaires sont réticents à l'idée de changer une méthode d'analyse qui a fait ses preuves et qui est reconnue par le marché. Il est peu probable que l'on voit les deux approches être regroupées au sein d'une seule notation crédit avant au moins trois à cinq ans.
Pourquoi ne serait-ce pas envisageable aujourd'hui ? Il existe encore beaucoup de freins à la notation des risques opérationnels extra-financiers. En premier lieu, les entreprises n'ont pour l'instant aucun mode de reporting sur les risques sociaux et environnementaux. Par ailleurs, celle-ci est délicate à exprimer en chiffres. Il y a un aspect subjectif dans la notation sociale et environnementale qui tranche avec l'approche très comptable de la notation crédit classique. Il existe aussi une différence culturelle qui reste encore très présente.
Lorsque les agences de notation financière auront finalement intégré ces notions, existera-t-il encore une place pour des agences spécialisées comme la vôtre ? À l'heure actuelle, nous donnons un effet de loupe beaucoup plus fort que les agences classiques sur les problématiques de développement durable et leur impact en complément du risque crédit. La notation du gouvernement d'entreprise va être la première à se développer. En termes de responsabilité sociale et environnementale, les grandes agences vont y venir au cours des deux à trois prochaines années. L'intégration de notre activité au sein d'une agence de notation crédit classique pourrait être alors une option envisageable. Mais nous n'en sommes pas encore là.
Trois agences font la pluie et le beau temps dans la finance internationale : Standard & Poor's, Fitch et Moody's. Leur travail consister à évaluer le risque de non paiement en temps et en heure du principal et des intérêts liés à une obligation financière. En clair, elles évaluent la capacité d'une entreprise, d'une administration ou d'un état à rembourser ses dettes. Dans le cas d'une entreprise, les agences de notation financière se penchent en premier lieu sur le risque opérationnel, qui englobe les risques et opportunités attachés au secteur d'activité, à la position de l'entreprise face à la concurrence, et à la qualité de son management. Parallèlement, les agences évaluent le risque financier, par l'étude des comptes de l'entreprise, des objectifs financiers que se sont fixés ses dirigeants, et du niveau d'endettement actuel. L'analyse débouche sur la publication d'une note, réactualisée chaque année, sur laquelle l'entreprise pourra s'appuyer pour négocier ses conditions de financement.Le développement durable ne fait pas recette Si les conflits sociaux et les accidents industriels ou écologiques font partie des risques que les agences de notation financière cherchent à identifier et à qualifier, aucun effort spécifique n'est fait à l'heure actuelle pour évaluer la politique sociale et environnementale mise en œuvre par une entreprise. Autrement dit, les agences n'ont pas intégré l'idée que la responsabilité sociale et environnementale puisse avoir un impact sur le risque crédit. Le terme même de développement durable n'est jamais mentionné dans les documents détaillant la méthode d'analyse de chacune des grandes agences. Chez Standard & Poor's, on considère que les bénéfices et les coûts d'une démarche de développement durable ont tendance à s'équilibrer et influenceraient finalement assez peu la capacité d'une société à payer ses dettes. Même son de cloche chez Moody's, où nos questions ont laissé nos interlocuteurs dans l'embarras. Seul Fitch semble s'intéresser d'un peu plus près à la question. " Nous nous intéressons à tout ce qui peut avoir une influence sur le profil de risque crédit d'une entreprise " explique Ian Linnell, qui dirige le département " credit policy " de Fitch, à Londres. " Il est clair que les problèmes d'éthique et de gouvernement d'entreprise ont pris de l'importance au cours des dernières années " ajoute-t-il. Résultat : l'agence est en train de repenser ses méthodes d'analyse pour mieux tenir compte de ces aspects. Des méthodes d'évaluation a jour devraient être finalisées d'ici l'été 2003.
Cet intérêt plus marqué que ses confrères, Fitch le doit sans doute en partie à sa filiation avec Core Ratings, l'agence de notation sociale et environnementale créée en octobre 2002 par Geneviève Ferone (voir encadré), les deux entités étant rattachées l'une et l'autre au groupe Fimalac. Core Ratings s'inscrit à contre-courant des grandes agences de notation financière, en se spécialisant justement sur l'évaluation du risque attaché à la qualité du gouvernement d'entreprise ainsi qu'à la performance sociale et environnementale. À ce titre, elle pourrait bien fournir l'élément qui manque à l'heure actuelle dans les analyses réalisées par les grands noms de la notation financière.
Les agences mettent l'accent sur le gouvernement d'entreprise Ceci dit, Ian Linnell ne cache pas que Fitch se penche plus volontiers sur le gouvernement d'entreprise que sur la responsabilité sociale et environnementale. " Le gouvernement d'entreprise est nettement plus facile à évaluer de façon objective, avec une méthodologie applicable partout dans le monde " explique-t-il, en ajoutant que le développement durable lui apparaît comme un domaine plus controversé. D'une façon plus générale, la qualité des relations qu'une entreprise entretient avec ses actionnaires et l'ensemble de ses partenaires financiers intéresse les agences de notation au premier chef. Si Fitch en est encore au stade de la réflexion, Moody's et Standard & Poor's sont d'ores et déjà passés à l'acte. L'une et l'autre ont pris l'initiative de créer un département spécialisé dans la notation des pratiques de gouvernement d'entreprise. La raison tient en deux mots : Enron et Worldcom. Les scandales financiers de l'an dernier auraient créé une forte demande de la part des établissements financiers pour une meilleure évaluation de la capacité des entreprises à communiquer de façon transparente et à prendre en considération le meilleur intérêt de leurs actionnaires.
" Le marché nous demande d'aller plus loin dans nos analyses " indique Raymond Mc Daniel, le président de Moody's qui, en juin 2002, a créé trois départements spécialisés dans l'évaluation de la transparence financière, du gouvernement d'entreprise et de l'utilisation de produits dérivés. Chez Standard & Poor's, où l'on avance que les investisseurs sont prêts à payer 12 à 14% plus cher pour des titres d'entreprises faisant preuve d'un gouvernement d'entreprise proactif, l'expérience est un peu plus ancienne. C'est en 98 que l'agence a commencé à structurer sa méthode de notation du gouvernement d'entreprise. Puis, en début d'année 2000, est créé un département spécifique. " Nous avons commencé par noter des entreprises de pays émergents " se souvient George Dallas, le directeur du département Governance Services. " Puis, à la suite des scandales Enron et autres, nous avons vu une demande pour les mêmes analyses dans les pays développés " ajoute-t-il. Chez Standard & Poor's comme chez Moody's, la notation du gouvernement d'entreprise se conçoit comme un produit séparé, vendu aux entreprises indépendamment de la notation crédit classique. " Les analystes travaillant sur l'évaluation du risque crédit peuvent choisir d'utiliser les rapports que nous publions s'ils le souhaitent, mais le gouvernement d'entreprise n'est pas un passage obligé dans la notation de la dette " confirme George Dallas. En résumé, la notation du gouvernement d'entreprise relève plus d'une diversification d'activité que d'une amélioration des procédures de notation financière existantes.
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