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Thierry R, diplômé d’une école de commerce, se souvient encore du jour où il a été catapulté à la tête de son équipe, sur un site de l’industriel Pechiney (Alcan à l’époque), dans le sud de la France. Sa première décision – réorganiser certaines méthodes de travail – avait provoqué un véritable tollé chez ses collaborateurs. « Je m’étais montré directif et pas assez à l’écoute », admet ce manager, avec le recul. Cette maladresse managériale n’est pas exceptionnelle… Combien de managers à peine quitté les bancs de l’école sont ainsi propulsés sur le terrain, sans expérience ? Combien ont conscience de l’impact de leurs décisions sur les conditions de travail et le bien-être de leurs collaborateurs ? Or, avec la crise, il n’est plus question de négliger l’humain. Cette dimension semble cependant avoir été oubliée dans les programmes des business schools. A tel point que ces écoles de management, d’ingénieurs et ces universités où sont dispensées les formations supérieures en management et en gestion sont aujourd’hui montrées du doigt. « Crédités d’un formatage massif de leurs étudiants, qui aurait conduit ces derniers à appliquer de façon irréfléchie des modèles préconçus à une réalité économique complexe, ces établissements se sont même vus accusés d’avoir formé les responsables de la crise », résume Hugues Schmitt, rapporteur d’un groupe de travail à l’origine du rapport « Repenser la formation des managers » ; document publié cet été sous l’égide de l’Institut de l’Entreprise, du Cercle de l’entreprise et de la Fédération nationale pour l’enseignement de la gestion des entreprises (FNEGE). Un constat partagé par bon nombre d’acteurs concernés par le bien-être au travail. Jean-Claude Delgènes, Directeur général du cabinet Technologia (risques professionnels) se montre préoccupé : « En France, les cursus insistent trop sur l’aspect conceptuel au détriment d’autres qualités indispensables, relationnelles en particulier. Les managers sont poussés sur le terrain sans connaître l’entreprise de l’intérieur, et insuffisamment armés pour gérer la complexité et conduire le changement. » Avec des déflagrations induites au niveau des équipes, des conditions de travail et de l’aggravation des risques psychosociaux. Confronté dans son cabinet à des dirigeants parfois désorientés, le coach Pascal Vancutsem, du cabinet Coaching et Performance, fait un constat similaire : « La formation des leaders est trop axée sur l’approche normative, ce qui les empêche d’avoir un management individualisé. » Résultat, quand la réalité se complexifie, leurs schémas et leurs repères volent en éclats… Manager responsable La réalité, en effet, devient toujours plus complexe. Le bon manager doit désormais veiller à la façon dont il se comporte avec chacun. En jonglant en permanence entre distance et proximité, souci du collectif et management individualisé. Vaste tâche qui ne s’appréhende pas dans la plupart des programmes de formation actuels, trop focalisés sur les ratios financiers et les tableaux de bord… Certaines écoles en ont pris conscience. Comme à Audencia, dont la philosophie est de développer le sens du management, en misant sur la culture générale des étudiants. Même HEC a pris le tournant. La prestigieuse école de Jouy-en-Josas entendant « aiguiser l’esprit-critique et l’ambition « responsable » des futurs managers. » A Euromed (Marseille), la formation du manager de demain passe avant tout par son développement personnel, par le souci de soi. « Sur le terrain, les managers sont dans la compétition, soumis à des injonctions paradoxales fortes, une perte de sens et des valeurs, constate Jean- Christophe Carteron, directeur RSE à Euromed. Dans nos cursus, nous amenons donc les étudiants à s’interroger sur ce qu’ils sont, sur leurs rêves, mais aussi sur leurs limites et sur leur peurs, en leur apprenant le courage et en relativisant l’échec. C’est ainsi qu’ils pourront devenir des managers responsables, capables de tirer le meilleur de leurs collaborateurs. » Pour Hélène Renard, déléguée développement durable à La Poste, il y a en effet urgence à mieux appréhender les conditions de travail et à intégrer la responsabilité sociale des managers dans les formations. « Il faut aborder la question du développement collectif : apprendre à se soucier de ses collaborateurs, savoir les écouter, tout cela contribue à préserver le lien social dans l’entreprise. » Et c’est justement là un rempart contre la montée des risques psychosociaux. La réflexion sur le manager responsable est amorcée, reste à la traduire dans les programmes de formation. Pour la vingtaine d’entreprises et d’écoles (IBM, Air liquide, BNP-Paribas, HEC, Essec…) réunies sous l’égide de l’Institut de l’entreprise, une chose est sûre : au-delà des enseignements techniques, il est urgent de miser sur la culture générale, l’esprit critique, la communication et le savoir-être des managers, en introduisant l’éthique dans les cursus. Dans cette perspective, sous réserve de se professionnaliser, les universités ne seront pas forcément les plus mal loties, estime la déléguée au développement durable de la Poste : « On y apprend à réfléchir, à se questionner, à douter : n’est-ce pas là les clés du manager responsable ? »
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