Un tour opérateur de luxe fait polémique au pays des Bushmen

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Publié le 06-10-2010

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La piscine du lodge de Wilderness Safaris
La piscine du lodge de Wilderness Safaris
Survival

Dans la réserve naturelle du Kalahari centrale, située au cœur du Botswana, les Bushmen restent privés d'accès à l'eau alors même qu'il s'agit de leur territoire ancestral. Les entreprises qui s'installent dans cette région sont beaucoup mieux loties, selon l'ONG Survival, qui fait notamment campagne contre le tour opérateur Wilderness Safaris.

Au cœur du Botswana, la réserve naturelle de gibier du Kalahari central est prisée pour sa faune sauvage qui attire de plus en plus de touristes. Mais parallèlement ses habitants originels, les Bushmen, y ont eux, une vie plus que difficile. Créée en 1961, cette réserve de 52 000 m², l’une des plus grande d’Afrique, avait pourtant était créée pour permettre aux quelques 5 000 Bushmen de préserver leur mode de vie de chasseurs-cueilleurs. Mais en 1997 puis en 2002, le gouvernement botswanais a « relogé » la plupart d’entre eux pour les sédentariser. Pour l’Ong Survival International, le gouvernement a préféré privilégier les compagnies touristiques et diamantifères. En 2005, les Bushmen attaquent alors l’Etat en justice et, un an plus tard, la Haute Cour leur donne raison en déclarant les expulsions « illégales et inconstitutionnelles ».

Pourtant, aujourd’hui encore, la plupart vivent dans des «camps de  relocalisation » situés en dehors de la réserve. « Rarement autorisés à chasser, ils sont arrêtés et battus lorsqu’ils sont pris sur le fait et sont devenus dépendants des rations alimentaires distribuées par le gouvernement. Beaucoup d’entre eux sont confrontés à l’alcoolisme, l’ennui, la dépression et à des maladies telles que la tuberculose ou le SIDA », explique Survival. Les quelques centaines qui sont revenus dans la réserve doivent se battre pour trouver de l’eau ; « les habitants des camps qui ont essayé de leur en amener grâce à des ânes se sont fait arrêter par des policiers. Ils collectent donc l’eau de pluie ou cherchent des sources alternatives comme les melons, car depuis que le gouvernement a démantelé le puits dont ils dépendaient, ils doivent parcourir plus de 500 kms pour s’approvisionner en eau », explique la porte-parole française, Sophie Baillon.

Une situation que dénonce le rapporteur spécial des Nations Unies sur les peuples indigènes. Dans un rapport publié début 2010 (voir document lié), le professeur James Anaya décrit « les conditions de vie déplorables et dangereuses en raison du manque d’accès à l’eau. (…) Le gouvernement devrait, de manière urgente et prioritaire, rouvrir les puits ou bien garantir l’accès à l’eau aux habitants de la réserve ». Ce n’est cependant pas l’avis de la Haute Cour qui, en juillet dernier, a rejeté la demande des Bushmen d’utiliser le puits situé sur leurs terres. Une décision condamnée par la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples et à rebours de la reconnaissance officielle – une semaine après - de l’eau comme un droit fondamentale par les Nations-Unies. Les bushmen ont fait appel.

Deux poids deux mesures

Toutes les populations de la réserve ne sont cependant pas logées à la même enseigne. Les entreprises semblent elles, bien mieux loties. La compagnie minière Gem Diamonds/Gope exploration company attend ainsi sa licence d’exploitation pour opérer sur le site mais déjà, le gouvernement lui a délivré l’autorisation environnementale préalable, ce qui est « incompatible avec les objectifs de conservation de la réserve » sachant « que cela pourrait amener entre 500 et 1200 personnes sur le site », estime le rapporteur spécial des Nations Unies. D’autant plus que selon Survival, cette autorisation est assortie de la condition selon laquelle les puits forés par la compagnie ne soient utilisés que pour fournir l’eau nécessaire à la mine.

Depuis des mois, Survival mène aussi une vaste campagne contre le secteur touristique au Botswana. Le 27 septembre dernier, à l’occasion de la journée mondiale du tourisme, l’ONG en a ainsi profité pour appeler au boycott du tourisme dans le pays. Un pays qui jouerait une sorte de double jeu, en réalisant d’une part des actions en faveur de l’environnement saluées par plusieurs associations de préservation de la nature –le président du Botswana continue notamment de siéger dans le conseil de Conservation international-, et en refusant d’autre part des services fondamentaux aux Bushmen. Survival dénonce ainsi la construction de puits uniquement prévus pour alimenter les animaux (financés avec le concours de la fondation Tiffany & Co) et vise particulièrement le tour opérateur Wilderness Safaris, qui a implanté l’an dernier un luxueux lodge touristique au sein de la réserve du Kalahari. Un complexe avec piscine, « alors que les Bushmen qui vivent à proximité n’ont pas l’autorisation d’accéder à l’unique puits dont ils dépendent pour s’approvisionner en eau », dénonce Survival qui rappelle que « le neveu du président botswanais ainsi que son avocat personnel siègent tous deux au conseil d’administration de Wilderness Safaris ».

Sur le papier pourtant, la compagnie a de quoi plaire aux touristes engagés. Sur la page d’accueil de son site internet, le tour opérateur se définit en effet comme une société d’ « écotourisme responsable », soucieuse de préserver la faune et la flore des espaces sur lesquels elle s’implante, en « incluant les communautés locales dans ce processus ». Elle est promue comme telle par le World travel and tourism council et a été récemment  récompensée par le « World savers award », décerné par Condé Nast Traveler, dans la catégorie « initiatives santé » pour son programme VIH/Sida.

Un lodge controversé

Pour le tour opérateur, les allégations de Survival sont donc « inexactes » et elle s’en explique dans un long document. « Il est évident que Survival international utilise Wilderness Safaris comme un pion pour essayer de faire pression sur le gouvernement », écrit-elle. « La fourniture d’eau à la communauté des Bushmen dispersée sur 5 millions d’hectares est au dessus de nos moyens. Wilderness Safaris n’est pas un service de distribution d’eau et son modèle économique n’est pas suffisant pour assurer cette responsabilité », explique encore Wilderness. Certes, mais en septembre la compagnie s’est enorgueilli d’avoir participé à l’installation d’éoliennes de pompage d’eau, destinées à abreuver les bêtes sauvages pendant la saison sèche, dans le parc national d’Hwange, au Zimbabwe...

Concernant son lodge de Kalahari, l’entreprise refuse toutefois catégoriquement « l’allégation selon laquelle le Kalahari Plains gaspille de l’eau aux dépens des Bushmen et les empêche d’accéder à l’eau. L’habitation la plus proche est à plus de 50 kms du camp.» Elle détaille : « nous avons effectivement  foré un puits sur le site du camp (…) mais la salinité de cette eau est supérieure à celle de l’eau de mer et ne convient pas à la consommation humaine ni animale. Celle-ci est cependant utilisée pour les forts besoins en eau du camp (lave-linge, douches et piscine). » Un processus est ensuite utilisé pour produire 400 litres d’eau potable par jour à partir de cette même source et le design des toits du camp permet de recueillir 150 000 litres d’eau de pluie, utilisée après filtrage comme eau de table. « L’acquisition et l’utilisation de l’eau dans le Kalahari plains camp n’ont donc pas d’impact sur les Bushmen », conclut-elle.

« Il y a quand même des principes moraux et éthiques que les sociétés doivent respecter quand elles s’implantent sur un territoire occupé depuis des milliers d’années par des populations », estime de son côté Sophie Baillon. Les Bushmen, par le biais de leur porte-parole Jumanda Gakelebone, demandent aux investisseurs et sociétés de ne pas acheter d’actions dans la compagnie tant que leurs droits ne leurs seront pas rendus. 

Béatrice Héraud
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