|
Phtalates, formaldéhyde, retardateurs de flammes bromés, plomb, parfums de synthèse…autant de substances chimiques dont on peut encore retrouver des traces dans les jouets, comme vient de le montrer le retrait de la vente, en Belgique, de tapis puzzle qui contenaient du formamide, un produit chimique industriel considéré comme cancérigène, et qui selon la Belgique pourrait être interdit en 2013 dans l'Union européenne. Après avoir demandé à la DGCCRF de procéder à ses propres contrôles et de vérifier leur conformité à la législation, le secrétaire d’Etat à la consommation français, Frédéric Lefebvre a, décrété, le 13 décembre, la suspension des ventes de ces articles sur tout le territoire (1) et commandé une étude plus approfondie sur le formamide à l'Anses... Vendredi prochain, il devrait aussi se rendre à la DGRCCF de Marseille pour demander un renforcement des « dispositifs de contrôle de la sécurité de l’ensemble des jouets commercialisés en France ». Car les conséquences de ces traces de produits chimiques - même infimes- restent extrêmement préoccupantes selon plusieurs associations, comme le WECF (Women in Europe for a common future) qui organisait un colloque sur le sujet le 18 novembre. « Le jouet est le premier objet avec lequel l’enfant –un être en développement- entre en contact très régulièrement : il le porte à sa bouche, dort avec…Or certains jouets contiennent des substances, comme les perturbateurs endocriniens, qui peuvent avoir un effet sur son développement sexuel ou sa santé », estime Anne Barre, la directrice du WECF France (voir article lié). Certes, après le rappel massif de jouets -dont plus d’un million de la marque Mattel contenant une peinture au plomb- qui a eu lieu en 2007, l’Union européenne et les USA ont révisé leur législation (voir article lié). Mais « les avancées restent insuffisantes et leur mise en œuvre beaucoup trop lente », juge Anne-Corinne Zimmer, une journaliste d’investigation spécialisée sur le sujet et auteur en 2008, du livre « Polluants chimiques, enfants en danger ». En 2009, les jouets constituaient encore la majorité (25%) des produits notifiés comme dangereux par le système européen de rappel, Rappex.
Une situation préoccupante dans les pays de l’Est
Selon le WECF, qui se base sur les témoignages de ses partenaires (Russie, Ukraine, Biélorussie, etc) la sécurité sanitaire des jouets serait encore plus préoccupante en Europe de l’Est, dans le Caucase et l’Asie Centrale. Dans plusieurs de ces pays, un marché parallèle illégal se développe autour des jouets importés et notamment ceux retirés des marchés européen et américain, explique l’association. Les prix des jouets de marques étant très élevés en magasin, les familles se tournent en effet facilement vers les jouets à bas prix et de mauvaise qualité sur les marchés non conventionnels. Dans l'Ancienne République Yougoslave de Macédoine, l’association Journalists for Children and Women’s Rights a commandité des tests à un laboratoire privé dont les résultats sont plus inquiétants : sur les 100 jouets testés, 86 % contenait des phtalates considérés comme dangereux (DNIP-DPEH, DBP) ainsi que du plomb, du toluène, de l’éthyle-benzène, etc. Il y a quelques années, des cas d’intoxication grave ont été détectés suite à un contact avec des assiettes en plastique contenant des substances dangereuses mais « il y a un secret d’Etat autour de cette question, nous n’avons pas d’information officielle sur les impacts sur les enfants », dénonce Natasa Dokovska. Pour la journaliste, « cette situation est la conséquence d’une législation désuète et d’une méthodologie de contrôle dépassée » qui a fait du pays un « dépotoir pour les jouets dangereux ».
Des substances mieux encadrées En effet, si la nouvelle directive européenne jouets de 2009 qui entrera en vigueur en 2013 encadre l’utilisation des mélanges et substances classées cancérigènes, mutagènes et reprotoxiques (CMR), elle ne les interdit pas complètement. Certains métaux lourds comme le plomb par exemple sont encore tolérés (à des taux infimes), même s’ils pourraient être totalement bannis dans les jouets électriques, selon un projet de directive adopté fin novembre par le Parlement européen. De même, « si en France certains phtalates dangereux comme le DEHP sont totalement interdits dans les jouets, d’autres aussi toxiques comme le DINP ne le sont que pour certaines catégories ; ceux susceptibles d’être mis en bouche par les enfants de moins de trois ans. Et certains phtalates, qui remplacent ceux interdits, sont pires que les précédents », regrette Anne Corinne Zimmer. Pour masquer l’odeur de ces substances, les industriels utilisent en plus des parfums, connus pour leurs propriétés allergènes (asthme, fièvres et dermatites) incurables. Plusieurs ont été interdits par la directive européenne mais en 2010, l’Institut d’évaluation des risques allemands a carrément demandé une interdiction totale pour les jouets destinés aux moins de 3 ans. Ce qui pour l’instant n’est pas d’actualité chez les industriels: « cela me paraît très compliqué. D’ailleurs, les parfums sont surtout utilisés à des fins pédagogiques et pour développer les sens », rétorque Laurent Parrot, responsable du service technique (sécurité, qualité, contrefaçon) à la Fédération française des industries jouet puériculture (FJP). Pour ce dernier, « il faut quand même prendre conscience que le secteur est impacté par au moins une dizaine de directives. Aller plus loin est extrêmement difficile. » Un marché qui bouge lentement De fait, quand en décembre 2009, 60 millions de consommateurs épingle 30 jouets sur 66 testés en raison de la présence de « substances chimiques à risque » (phtalates, formalaldéhyde, conservateurs et métaux lourds), la plupart des jouets incriminés par le magazine « sont en conformité avec la législation », reconnaît le rédacteur en chef, Thomas Laurenceau. « La problématique est de plus en plus complexe et compliquée à expliquer à nos lecteurs. Mais il faut reconnaître que, globalement, grâce à la pression législative et sociale, les choses vont beaucoup mieux. L’affaire Mattel a été un électro-choc pour l’industrie », poursuit-il. Ainsi, suite au rappel de jouets qui l’avait également touché, Toys’R Us, la chaîne de magasins américains qui proposait depuis 2006 des produits bio pour les bébés, a créé en 2008 une gamme de jouets « eco-friendly » sous sa marque, comprenant des produits en bois naturels FSC juste pyrogravés ainsi que des poupées en coton bio non traité et teint avec des produits naturels ou à base d’eau. De son côté, le responsable de la sécurité des jouets de Lego, Thomas Tarp, explique que « toutes les matières premières utilisées par Lego sont vérifiées et remplacées quand cela est possible par des matériaux plus respectueux de l’environnement. Par exemple nous n’utilisons plus de PVC (auquel sont généralement rajoutés des phtalates pour l’assouplir et des métaux lourds pour le stabiliser, ndlr) ». Et chez Carrefour, on explique que l’on « va au-delà de la règlementation pour certaines substances » : « les 6 phatalates sont totalement interdits dans nos produits plastiques pour la partie accessible et non accessible. De nombreux tests de contrôle sont effectués pendant la qualification du produit, à la fin de la production et une fois le produit sur le marché. Idem pour les métaux lourds dont certains ont été interdits dans nos produits à marque propre. » A côté des grands industriels, se développent aussi de plus en plus de petites marques sur le créneau bio ou sans produits toxiques. « Mais il faut avouer que le produit totalement sain ne court pas les rues. Personnellement, je préfère dire que je favorise ceux qui y tendent », souligne Vincent Rouat, le fondateur du site jeujouethique.com qui distribue des jouets –le plus souvent en bois- fabriqués en France et en Europe, bio et/ou solidaires. Pour sélectionner ses produits, et éviter de tomber dans les affres du greenwashing de certains fabricants et distributeurs, il devient d’ailleurs de plus en plus exigeant: « je vais sur place autant que je peux et me fie à des labels comme Spiel Gut*, mais celui-ci est malheureusement peu répandu en dehors de l’Allemagne, explique-t-il. Je deviens aussi de plus en plus exigeant envers mes fournisseurs : en 2011, je vais leur demander de me fournir la liste de leurs composants, que je publierai sur le site. Mais cela va être très compliqué car ce n’est pas une obligation. » Pour clarifier un peu les choses, l’Afnor prépare de son côté un label NF environnement pour les jouets destinés aux moins de 14 ans. Le projet interdit notamment certains métaux lourds (plomb, cadmium, chrome VI, mercure, arsenic,etc), les parfums et les composés d’izothizolinone (biocides). Mais pour l’instant le groupe de travail ne compte qu’une poignée de fabricants intéressés. * http://www.spielgut.org/bienvenue.htm (1) Avant même la décision du gouvernement, Joué club a décidé de retirer de la vente tous ses tapis puzzle dans l'Hexagone.
|