|
Avec la remise d'une pétition le 14 avril dernier à Matignon et la sortie d'un recueil de témoignages " Sois stage et tais-toi ", le collectif Génération précaire, fondé en septembre dernier pour mettre fin aux dérives perpétrées par certaines entreprises en matière de recours aux stagiaires, ne faiblit pas. En dépit de statistiques fiables (800 000 stages par an selon le Conseil économique et social, 160 000 selon le ministre délégué au Travail), Génération précaire évalue à quelques milliers les emplois déguisés en stages, auxquels ont recours nombre de PME comme de grandes entreprises. Certes, tous les stages ne sont pas dévoyés de leur mission première : l'apprentissage en milieu professionnel des compétences acquises en formation. Les dérives portent surtout sur les deuxièmes et troisièmes cycles, en raison d'une durée allongée des stages (de 4 à 6 mois en université à 1 an en école de commerce ou d'ingénieur en guise d'année de césure), de leur nombre croissant et d'un marché de l'emploi atone. L'usage abusif de stagiaires a conduit à des aberrations : " Auparavant, explique Julien, l'un des membres fondateur du collectif, les stages démontraient l'engagement citoyen de l'entreprise, qui prenait du temps pour permettre à un jeune de découvrir le monde professionnel... Aujourd'hui, l'apprentissage remplit encore cette fonction, mais plus les stages, qui sont une main-d'œuvre ajustable comme les CDD et l'Interim. Plus grave, les stagiaires eux-mêmes sont en concurrence, car l'entreprise sait que les jeunes vont accepter un stage faute de mieux, pour ne pas rester inactifs. Elle " choisit " ses candidats, comme pour un recrutement, et ce sont les plus ou mieux diplômés qui l'emportent, quitte à prendre des jeunes déjà diplômés et sortis du cursus, qui prennent alors la place de stagiaires plus " légitimes ". Les entreprises aussi se font une concurrence " destructrice ", en utilisant les stagiaires pour facturer moins cher et casser les prix du marché. " L'action de Génération précaire aura eu le mérite de donner la parole à une population, on l'a vu avec le CPE, qui s'inquiète du devoir de solidarité des plus anciens envers eux. " Je me suis rendue compte que le pire impact de cette situation, témoigne Séverine, membre du collectif, c'est que nous dévalorisons notre travail, puis nous-même, nous pensons valoir peu puisque nous sommes jeunes, alors qu'on fournit un vrai travail à l'entreprise. En ces temps de réflexion sur le développement durable, je me demande comment assurer les besoins des générations futures, quand ceux d'aujourd'hui ne sont même pas comblés ? "
Des réactions nombreuses et variées
La mobilisation de Génération précaire a suscité réactions et propositions. L'Etat, en inscrivant dans la Loi sur l'égalité des chances des mesures concernant les stages (indemnisation à hauteur de 360 euros par mois pour les stages de plus de trois mois, limitation des stages facultatifs à 6 mois) a reconnu le besoin d'une réforme, mais sans aller assez loin, selon Génération précaire, car " limiter mais accepter les stages facultatifs par exemple institutionnalise un sous-salariat ". Le collectif présente sur son site ses propositions de réforme (limitation de durée, pénalisation des abus, délai de carence entre deux stagiaires, quota de stagiaire par tuteur, etc.). Autre partie prenante favorable à un encadrement législatif, la CGT, qui a travaillé avec l'UNEF (syndicat d'étudiants) en 2004 et a présenté en décembre 2005 un Projet de réglementation nationale pour les stages en entreprise, dans lequel elle plaide pour une consultation des représentants du personnel. La défense de l'emploi et la protection d'un " étudiant-stagiaire-salarié " concerne aussi les syndicats, comme le prouve aussi la CFDT, qui, opposée pour sa part à un " statut légal " du stagiaire, préfère l'idée d'un accord-cadre visant à responsabiliser tous les acteurs, plus contraignant qu'une charte. Charte proposée du côté employeurs par le mouvement Ethic en novembre 2005 au ministre de l'Emploi, puis par le MEDEF en février 2006, une version devant bientôt être signée par les organisations patronales. Dans les entreprises, la question est complexe mais d'actualité. Il est ainsi assez frappant de se pencher sur les prévisions 2006 des grandes entreprises, collectées par l'Express le 26 janvier dernier dans un document intitulé " Embauches et stages : les besoins en 2006 ". 38 000 stages de longues durée seront proposés au total cette année, la Société Générale étant en tête des prévisions avec 5 000 offres de stages de plus de trois mois (pour 1 400 jeunes diplômés recrutés). Interrogée sur sa politique en la matière, la banque, qui affiche sur son site sa stratégie de développement durable et ses responsabilités sociétales, n'a pas donné suite à une demande d'interview, expliquant que de toutes les façons, dans un groupe qui compte aujourd'hui 103 000 personnes, il existe bien sûr des règles, mais que tout ne peut pas être contrôlé. La Société générale renvoie à sa gestion des ressources humaines pour la question des stagiaires laissant planer toute l'ambiguïté de la situation. Pourtant la question des stagiaires dans l'entreprise relève de la responsabilité sociale de celle-ci (voir article lié). En témoigne la décision du cabinet Utopies (cabinet de conseil sur le développement durable), de rencontrer Génération précaire et de travailler, en interne, " par souci de cohérence " à une évaluation et correction de ses propres pratiques...
|