Alors qu'un processus de retrait progressif des multinationales s'est engagé depuis 4 ans, -dont Levi Strauss, Reebok, Motorola, Phillips Electronics, Pepsico, Apple, Hewlett-Packard, Heineken, Kodak, Petro-Canada, Texaco, Carrefour, Accor, Mariott, Triumph...- , le nombre d'entreprises opérant en Birmanie est actuellement en augmentation. Pour la CISL, leur implication est sans ambiguïté. " Ces entreprises entretiennent des relations commerciales avec le pays, sont en contact direct avec les représentants du régime, ou encouragent le tourisme dans le pays ", affirme le syndicat. Le cas de Total et d'Unocal, exploitant le gazoduc Yadana, est emblématique des positions prises par les entreprises pour justifier leur présence. Unocal, dans son rapport " Progress and prosperity along the pipeline rout ", défend la thèse selon laquelle " les investissements étrangers auront des impacts positifs sur la situation économique des habitants et permettront à terme une ouverture politique ", tandis que Thierry Desmarest, président de Total, prédit qu' " en investissant dans ce pays, Total créera à terme des sources licites de revenus et un secteur économique sain qui génère de l'énergie disponible et des recettes d'exportation grâce aux ventes de gaz à la Thaïlande. Ces investissements permettront de construire une économie saine, même si cela ne suffit pas à résoudre les problèmes politiques de la Birmanie. Dans ce pays trop longtemps isolé, l'ouverture économique favorisera une évolution politique et sociale positive ", affirme-t-il.
Une définition limitée de la RSE
Bien moins optimistes, les conclusions de la Commission d'enquête parlementaire sur la présence des compagnies pétrolières en Birmanie soulignent que " Total et Unocal n'ont pas volontairement utilisé le travail forcé pour la construction du gazoduc mais en ont directement bénéficié en raison de la militarisation de la zone. Pour cette raison, la délégation n'est pas favorable à l'implantation de Total en Birmanie (...) Elle s'interroge sur le devenir économique d'un projet critique en Thaïlande pour son impact écologique néfaste." La commission soulève ici une question de fond : au delà d'une frontière fragile entre économie et politique, la présence des entreprises en Birmanie pose la question de leur responsabilité sociale et de la prise en compte des impacts locaux de leurs activités. Total et Unocal donnent une définition restreinte de cette responsabilité, ne s'appliquant selon elles qu'à la zone du chantier Yadana, dont elles affirment maîtriser la sécurité et les conditions de vie des employés. La mise en place, par Total, d'un programme local " axée sur la santé, l'éducation, le développement économique et les infrastructures " correspond , par conséquent, au champ de responsabilité qu'elle s'est fixée. D'autres groupes, dont les intérêts étaient certes moins importants, se sont au contraire retirés, sous la pression d'acteurs comme les ONG, les actionnaires ou encore les gouvernements. Ainsi, Carrefour s'est engagé en septembre 2001 à ne plus recourir aux fournisseurs birmans, suite à une action de sensibilisation menée par la FIDH (Fédération Internationale des Ligues des Droits de l'Homme), tandis que Triumph International, leader de la lingerie, a décidé en janvier 2002 de quitter la Birmanie sous la pression du mouvement international " Clean Clothes Campaign ", lancé par une coalition d'ONG. Premier Oil, compagnie pétrolière britannique opérant sur le gazoduc Yadana a quand à elle été contrainte de partir sous la double pression du gouvernement et de ses actionnaires. Robin Cook, ministre des Affaires étrangères britannique en 2000, avait en effet déclaré : " je vais être très clair. Nous n'approuvons pas ce que fait Premier Oil, ils le savent très bien, nous préfèrerions qu'ils arrêtent et ils le savent parfaitement " . A cette pression politique s'ajoutait, lors de chaque assemblée générale, une interpellation des dirigeants sur la présence du groupe en Birmanie. Dès l'annonce de son retrait, Premier Oil a vu le cours de son action grimper de 10%...
Pression de l'OIT
Le retrait des plus grands groupes internationaux de Birmanie n'a cependant pas dissuadé de nouveaux acteurs comme Daewoo ou Swift d'opérer sur ce marché. " Alors que la Birmanie continue de détenir le record le plus déplorable au monde en termes de droits humains et syndicaux, le réseau de banques Swift permet aux dictateurs birmans d'effectuer des transactions financières internationales et d'en tirer profit, affirme la CISL. Il est effarant de constater que la dictature militaire birmane est capable d'utiliser les réseaux de Swift pour échapper aux sanctions économiques qui lui sont imposées par la communauté internationale, des sanctions principalement ordonnées l'année passée par les Etats-Unis, interdisant entre autres toutes transactions financières effectuées en dollars américains, vers et à partir de la Birmanie "- Pour rappel, les Etats-Unis ont interdit, depuis août 2003, toute importation en provenance de Birmanie ainsi que tout versement bancaire en dollars-. Concernant Daewoo International Corporation,- qui se lance dans la création d'exploitations gazières majeures en Birmanie - , la CISL craint que ces nouveaux projets entraînent une nouvelle vague de travail forcé. La FAT-COI, syndicat canadien des industries extractives, va beaucoup plus loin, affirmant que "même si le monde entier condamne ces pratiques légalement et moralement, le travail forcé des hommes, des femmes et des enfants de tous les âges, quels que soient leurs capacités et leur état de santé, est si courant en Birmanie qu'il est devenu la base de l'économie de ce pays", soutient la FAT-COI . L'Organisation Internationale du Travail, qui a constaté à plusieurs reprises la pratique du travail forcé en Birmanie, a décidé de faire davantage pression sur la junte et devrait également, lors de la prochaine session de son Conseil d'administration en novembre 2004, se concentrer sur la question des investissements étrangers. L'OIT s'est dit en outre " profondément touchée par la peine de mort prononcée à l'égard de 3 activistes de la Fédération des Syndicats de Birmanie (FSB) ". Condamnés à mort en novembre dernier, les 3 activistes avaient été accusés de haute trahison pour avoir informé l'OIT d'incidents relatifs au travail forcé. L'Organisation a lancé un ultimatum à la junte de Rangoon, exigeant qu'elle réalise de réels progrès dans la lutte contre le travail forcé d'ici novembre 2004. Dans le cas contraire, elle appliquerait la résolution la plus radicale de son histoire, adoptée en juin 2000, exigeant des acteurs économiques et politiques qu'ils " mettent fin à toute activité qui pourrait avoir pour effet de conforter, directement ou indirectement, le travail forcé ou obligatoire ".
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