« La place des seniors n'est pas forcément au bout d'une canne à pêche »

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Publié le 01-03-2010

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Marc Bernardin
Marc Bernardin

La loi de financement de la sécurité sociale 2010 oblige désormais les entreprises françaises de plus de 50 salariés à mettre en place des mesures en faveur de l'emploi des seniors. Marc Bernardin, vice président de l'association de cabinets de recrutement « À compétence égale », revient sur ces nouvelles obligations.

Dans quel contexte s’inscrit cette nouvelle loi demandant aux entreprises de plus de 50 salariés de mettre en place des mesures en faveur des seniors ?

Marc Bernardin. On observe une évolution sociale très forte en France, qui tend à favoriser l’emploi des plus âgés. Ce mouvement a été en partie impulsé par les Objectifs de Lisbonne pour 2010, qui prévoyaient entre autres un taux d’emploi d’au moins 50% pour les salariés de plus de 55 ans dans chaque pays de l’Union. Certes, aujourd’hui la France dépasse à peine les 37%, notamment parce que la culture de préretraite reste très présente mais cette tendance européenne a poussé le législateur à mettre en place de nouveaux dispositifs (création d’une surcote pour les salariés acceptant de différer leur départ à la retraite en 2004, ou l’augmentation progressive de la durée de cotisation). Aujourd’hui, d’une part de nombreux salariés doivent, et veulent, travailler plus longtemps, et d’autre part, les entreprises ne peuvent plus se séparer de leurs séniors aussi facilement qu’avant. Avec cette nouvelle loi, ce qui est innovant, c’est l’obligation, pour les entreprises, de fixer des objectifs chiffrés en termes de recrutement et de maintien de l’emploi des seniors. On sort de la simple intention, il s’agit désormais d’être assujetti à des résultats, sous peine de sanctions financières. Sanctions qui d’ailleurs sont assez lourdes, puisqu’elles peuvent aller jusqu’à 1% de la masse salariale.


Ces objectifs sont déterminés par les entreprises elles-mêmes. N’y a t-il pas un risque que certaines soient tentées de les minorer ?

Effectivement, le paradoxe de cette loi est qu’aucune structure externe ne viendra véritablement juger l’engagement des entreprises. Mais celles-ci ont tout intérêt à jouer le jeu. Si on fait le parallèle avec les salariés handicapés, il y a quelques années, on était exactement dans la même situation qu’aujourd’hui avec les seniors. On est d’abord passé par des déclarations d’intention, et petit à petit la loi a imposé des mesures de plus en plus coercitives. L’emploi des seniors suivra sûrement le même chemin. Les entreprises gagnent donc à anticiper les futures mesures. Du côté du recrutement par exemple, on parle d’égalité des chances, d’égalité de traitement. Mais le fait est qu’un stéréotype coriace demeure : on associe toujours le dynamisme à la jeunesse. Or, il faudra très vite que les entreprises sortent de ce schéma de pensée. Car il y va de leur future compétitivité : d’ici 5 à 10 ans, les seniors pourraient représenter jusqu’à 25% de leur masse salariale. Autant s’assurer que ceux-là soient motivés !

Comment faire pour que les entreprises abordent la question sous l’angle de l’opportunité, et non plus de la contrainte ?

Certes, leur première réaction est souvent négative : personne n’aime se voir imposer quoi que ce soit. Mais l’intérêt économique devient vite évident. D’abord parce que les seniors sont souvent des salariés capables d’ajuster leur exigences de revenus à la réalité du marché. Ensuite, parce qu’il vaut mieux rémunérer un peu plus quelqu’un d’expérimenté qui participe de la compétitivité de l’entreprise. D’ailleurs, l’idée qu’en licenciant un senior, on embauche un jeune moins payé est complètement fausse. Le taux de chômage des seniors est de l’ordre de 7% alors que celui des jeunes avoisine les 25%. Et les premières victimes de la crise sont avant tout les jeunes.

Justement, certaines n’invoquent-elles pas la crise comme frein à la mise en place d’un plan d’action ?

Pour être honnête, je pensais entendre ce discours. Mais en fait, pas du tout. C’est la preuve que l’on est vraiment entré dans un mouvement de fond.

Pourtant, il reste des stéréotypes à battre en brèche, comme vous l’évoquiez précédemment...

Oui, effectivement. On peut dire qu’il y a longtemps eu un consensus social très ancré sur le fait de partir à la retraite le plus tôt possible. C’est une culture sociale très forte en France. Mais la donne est en train de changer. Et c’est logique : il y a une énorme différence entre le fait d’être né en 1945 ou en 1970. La France agricole des années quarante s’est transformée en une France industrialisée d’après-guerre, jusqu’à devenir la France de services d’aujourd’hui. Les fonctions ses sont sédentarisées, et dans de nombreux secteurs, la puissance de pénibilité au travail n’est plus du tout la même. Et puis, on a tendance à penser que les seniors sont tous les mêmes, et qu’ils veulent tous la même chose. Discours qu’on ne tiendrait jamais pour les salariés plus jeunes ! Il faut individualiser les seniors. Pour finir, c’est aussi au principal intéressé de se demander ce qu’il attend de sa carrière. Car sous couvert d’une déresponsabilisation des seniors par le législateur, on leur a collé une étiquette dont eux-mêmes ont parfois du mal à se débarrasser. Or la place des seniors en France n’est pas forcément au bout d’une canne à pêche.

Propos recueillis par Anne Farthouat

Anne Farthouat
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