|
Il y a dix ans, Renault était sous les feux des projecteurs : c’était l’une des premières entreprises à se doter d’un observatoire du stress : l’Omsad (Observatoire médical du stress, de l’anxiété et de la dépression) mis sur pied avec l’Institut français d’action sur le stress (Ifas). La voilà aujourd’hui sur la sellette : ébranlée par des suicides en série sur son site de Guyancourt (Yvelines), menacée par l’Inspection du travail de « harcèlement moral institutionnel. » Au cours de la décennie, les clignotants de l’Omsad sont pourtant passés au vert : 25% de salariés stressés en 2002, 19% cinq ans plus tard. « L’observatoire ne nous a pas permis de tirer la sonnette d’alarme », convient- on à la Direction du Technocentre de Guyancourt, qui vient de demander à l’Ifas de revoir sa copie. Second choc, début 2008. L’étude du cabinet Technologia lancée à la demande du CHSCT, révèle une réalité bien plus accablante : 31% des individus sont en situation de « travail tendu », ce qui les expose à une forte probabilité de développer des troubles psychosociaux et cardiovasculaires. Explication : « La méthode Omsad privilégie l’approche individuelle et psychologique ; celle de Technologia mesure le niveau de risque en lien direct avec l’environnement et les conditions de travail », résume le sociologue Valéry Duflot, chef du service prévention des risques psychosociaux à Technologia. Mais alors, à quel saint de la statistique se vouer ? Sur quels critères évaluer le stress ? A défaut de prédire les drames humains, ces outils doivent-ils jouer un rôle de prévention ? Ces questions suscitent la polémique. Et on assiste à une véritable querelle d’experts, chacun brandissant l’étendard de la rigueur scientifique pour justifier la pertinence de sa méthode. La course aux indicateurs de stress est lancée « Depuis la loi de modernisation sociale de 2002 et la vague de suicides, la demande augmente régulièrement », constate Laurence Saunder, directrice générale de l’Ifas, qui a déjà équipé une centaine d’entreprises en outils d’évaluation du stress. Dans le sillage des pionniers (Renault, La Poste, PSA Peugeot-Citroën, ou l’ANPE, en 2004), de plus en plus d’entreprises cherchent leur réassurance dans les chiffres. Non par philanthropie : les employeurs ont l’obligation légale d’assurer la protection physique et mentale de leurs salariés. Certaines initiatives ont démarré sur le terrain syndical, comme en 2004, sur le site PSA Peugeot-Citröen de Mulhouse où une enquête alarmante sur le stress, lancée par la CFE-CGC, avait été présentée à la Direction. Après cinq suicides, celle-ci a réalisé son propre audit, fin 2007, piloté par le cabinet Stimulus. Résultat : 19,% des salariés en « hyper-stress », une moyenne jugée rassurante car en deçà de celle de l’Agence européenne de sécurité et de santé au travail qui fixe à 28% la proportion des salariés présentant un niveau de stress trop élevé. Pour prendre le pouls de ses salariés, chaque entreprise a sa méthode. Ainsi, EDF, elle-même ébranlée par plusieurs suicides, s’est dotée d’un « Observatoire de la qualité de vie au travail », avec une approche plus qualitative que celle de l’Ifas qu’elle a d’ailleurs repoussée, en raison d’un « risque d’instrumentation de l’outil », rapporte un médecin du travail d’EDF. Des outils à manier avec précaution Au-delà du réflexe moutonnier, les entreprises qui veulent se doter d’indicateurs de stress doivent d’abord se poser les bonnes questions. Pour Yves Lafargue, directeur de l’Observatoire des conditions de travail et de l’ergostressie (Obergo), "ces outils visent en général à déterminer si les salariés sont stressés ou pas. Ce n’est pas le débat ! Il faut se demander pourquoi ils le sont.» Comment ? En recherchant les sources profondes du stress : le respect des délais, la charge de travail, les relations clients, le manque de reconnaissance hiérarchique… « Or, tous ces éléments sont rarement évalués car les entreprises craignent que cela les oblige à remettre en cause la stratégie et les conditions de travail, » déplore-t-il. Deuxième précaution : il faut s’interroger sur l’approche : individuelle ou collective ? « L’approche psychologique, centrée sur le stress des salariés les responsabilise, voire les auto-culpabilise », juge le directeur de l’Obergo. Et les stages pour apprendre à résister au stress, ce n’est pas la solution miracle… Troisième précaution : savoir lire entre les chiffres. « Un faible taux de stress peut révéler une crainte des salariés à exprimer leur mal-être », prévient le médecin du travail Pierre Matheron, intervenant en prévention des risques professionnels. Hypothèse confirmée chez Renault : « Beaucoup de salariés n’ont pas osé se confier aux acteurs médico-sociaux de peur d’être épinglés », témoigne Christophe Delaine, délégué syndical Sud. L’Omsad n’a donc pas détecté la vraie souffrance, ni joué son rôle de prévention. ». Même ressenti à PSA Sochaux : « Les cadres de notre entreprise ont un sentiment plus fort en terme de ressenti de stress que le stress lui-même mesuré par l’audit », rapporte Jean-Paul Even, délégué syndical CFDT. Qu’elle que soit l’approche, il ne faut pas s’en tenir à une photographie du stress. A PSA , la réflexion sur le collectif de travail est lancée. Le but : améliorer la communication, l’ambiance et les relations hiérarchiques. « L’audit a levé un sujet tabou, admet Jean-Paul Even. Mais si des mesures ne sont pas concrétisées, nous dénoncerons un faux traitement du problème. » Partout, les diagnostics de stress ont en tous cas un intérêt : ils lancent le débat et poussent à l’action tous les acteurs des entreprises.
|