Les salariés désenchantés par l'entreprise ?

Entreprises \Ressources humaines \Conditions de travail

Publié le 18-10-2004

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Le pamphlet anti-entreprise de Corinne Maier, intitulé Bonjour paresse - De l'art et de la nécessité d'en faire le moins en entreprise est devenu non seulement un grand succès de librairie, mais également une illustration contemporaine du divorce entre l'entreprise et ses salariés. En dénonçant l'absurdité et la violence de la vie au bureau, il vient confirmer l'image de plus en plus négative des entreprises auprès des salariés et des consommateurs, qui constituent pourtant leurs principales parties prenantes.

Best-seller de la rentrée, " Bonjour paresse " nous explique en substance que " non seulement l'entreprise est ennuyeuse, mais qu'elle est potentiellement brutale ", et que " si l'on a rien à gagner en travaillant, on a pas grand-chose à perdre en ne fichant rien ". En bref, " l'entreprise est un machin poussif, organisé en baronnies fermées, écrasé sous le poids de traditions et d'usages, bardé de grilles de salaires complexes et de strates hiérarchiques aussi impénétrables qu'une jungle ". Ecrit par Corinne Maier,  économiste chez EDF, l'ouvrage suscite un engouement certain chez les salariés et provoque la colère de certains patrons, à commencer par le sien. EDF, qui avait l'intention de la licencier pour faute, est finalement revenu sur sa décision mais lui reproche une attitude qui révèle "la stratégie individuelle clairement affichée dans l'ouvrage, visant à gangrener le système de l'intérieur". Si le livre de Corinne Maier a pour objet de dénoncer le monde de l'entreprise comme une " machine à exclure et à faire obéir ", il cherche aussi à " encourager les gens à faire ce qu'ils aiment vraiment. Il y a quelques individus - j'en connais - qui s'amusent en entreprise. D'ailleurs, ce sont ceux qui travaillent le mieux, et ceux-là doivent y rester. Je conseille simplement aux autres de se désengager " a précisé l'auteure dans un chat organisé par Le Monde.
De toute évidence, les entreprises -en particulier les plus grandes- n'ont pas bonne presse. Les plans sociaux, les faillites et les scandales financiers ont entamé leur crédit dans l'opinion, tandis que leurs salariés ne les considèrent plus comme des acteurs essentiels de la création d'emploi et de l'épanouissement professionnel. Autre succès de librairie, " Le capital " de Stéphane Osmont  (l'auteur est un énarque ayant conseillé les plus grandes entreprises), décrit dans son roman des entreprises inféodées aux fonds de pension et à leurs exigences de rentabilité, des patrons autocratiques et une économie totalement dépendante des  paradis fiscaux...

Crise de légitimité

De plus en plus stigmatisées pour leurs impacts sociaux et environnementaux, les grandes entreprises rencontrent aujourd'hui un profond scepticisme et n'entraînent plus l'adhésion de leurs parties prenantes, clients et salariés. En matière de gouvernance, la publication des rémunérations des grands patrons, déconnectées des résultats de l'entreprise, des indemnités de licenciement et des stock-options, ont probablement contribué à dégrader leur image. Côté  management,  l¿autonomie accrue des salariés est également synonyme d'individualisation excessive des tâches, avec pour conséquence une augmentation de la charge de travail mais également une concurrence généralisée entre services, équipes et  salariés...très éloignée de l'épanouissement professionnel. Une récente enquête CSA- Liaisons Sociales - Anact révèle que 40% des salariés jugent leurs possibilités d'évolution " pas satisfaisantes ". Un tiers estiment que leur travail n'est pas suffisamment reconnu et un quart que le climat social de l'entreprise n'est " pas satisfaisant ". Les éléments qui se sont le plus détériorés ces dernières années sont l'ampleur de la charge de travail (24%), les relations avec la hiérarchie (20%) et le climat social de l'entreprise (18%). De même, un sondage Ipsos - CGPME montre que 23% seulement des français pensent que les grandes entreprises permettent " l'épanouissement de leurs salariés " et leur offrent de " réelles responsabilités ". Ils ne sont en outre que 19% à faire confiance aux grandes entreprises pour la création d'emploi ( mais 66% font confiance aux PME) et 20% pour assurer l'insertion des jeunes ( 6% pour les multinationales). Une enquête qui rejoint l'analyse de Corinne Maier : " Je parle surtout du travail dans les grandes structures. Je crois qu'ailleurs, dans d'autres domaines, il peut exister des types de travail qui aient du sens et qui épanouissent ceux qui les font ", observe-t-elle. 

" Un rapport à autrui "

Certaines entreprises, conscientes de leurs responsabilité sociale, parviennent à gagner une légitimité auprès des salariés comme des consommateurs. Une enquête menée par Fleishman Hillard et Ipsos en Europe sur "les attitudes des européens face à l'engagement citoyens des entreprises" montre que salariés et consommateurs accordent plus volontiers leur confiance, leur fidélité et leurs intentions d'achat aux entreprises qui affichent une conscience sociale. L'enquête souligne la nécessité pour les entreprises de consacrer une partie de leurs revenus pour aider à résoudre les problèmes de société et 86 % d'entre eux seraient disposés à acheter des produits " socialement responsables ". Enfin, 87% des salariés déclarent qu'il seraient plus fidèles à leur entreprise si elle était engagée dans des actions au service de la collectivité. Un chiffre qui montre bien l'intérêt que les entreprises ont à s'ouvrir à la société et à prendre en compte leur environnement. " Travailler, contrairement à ce que suggère le sens commun, ce n¿est jamais uniquement produire, écrit le sociologue Christophe Dejours. C¿est aussi et toujours un rapport à autrui qui engage le devenir de l¿autre. Les entreprises organisent les relations que les travailleurs établissent entre eux, pour pouvoir se comprendre, s¿entendre et coopérer. C¿est dire qu¿une règle de travail est aussi une règle sociale", explique -t-il.

Véronique Smée
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