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La Chine contrainte de revoir son modèle

Entreprises \Ressources humaines \Conditions de travail

Publié le 05-07-2010



La Chine a traversé ces derniers mois les plus importantes grèves de son histoire récente, aboutissant dans certains cas à des augmentations de salaires de 100% pour les ouvriers. Ces mouvements sont aussi le reflet d'une société qui a profondément changé ces vingt dernières années.

C’est un jeu de billard à trois bandes qui est en train de se jouer. Depuis le début de l’année, le gouvernement central avait émis plusieurs signaux laissant entendre une prochaine revalorisation des salaires. A Pékin par exemple le salaire minimum a été revu à la hausse de 15%, dans une fourchette allant de 10 à 20% en fonction des provinces. Dans le Guangdong, province industrielle du Sud-est de la Chine, là où se concentrent les usines et les mouvements sociaux de ces derniers mois, le gouvernement a déjà tablé sur une augmentation des salaires de 20%. Objectifs : adoucir les effets de l’inflation et, surtout, relancer la consommation. Contrairement aux pays occidentaux, on constate en effet que la Chine, voit la part de l’épargne diminuer quand les salaires augmentent. En clair, plus on est pauvre plus on épargne.

L’absence d’un filet de sécurité sociale y est pour beaucoup. Augmenter les plus bas salaires permettrait ainsi de relancer une économie chinoise qui ne peut plus guère miser sur les seules exportations vers un Occident. Les grèves et les revendications ouvrières ne font donc que conforter une politique générale de revalorisation des salaires.
Cela explique sans doute pourquoi ces mouvements ont donc été habilement « récupérés » par le Parti communiste qui jusque là peinait à faire appliquer ses réformes au sein du secteur privé. Depuis 2008, en effet, les entreprises étaient tenues d’établir des contrats de travail et de verser des salaires respectueux des minima sociaux. Mais elles se faisaient tirer l’oreille, arguant qu’en période de crise, il faut éviter de grever les budgets.

Reprise en main par les syndicats

Dès les premiers mouvements sociaux, la très puissante Fédération chinoise des syndicats a ainsi pris en main les négociations. Elle a obtenu des hausses de salaires et sifflé la fin de la mobilisation afin d’éviter que ces grèves ne dégénèrent en mouvements sociaux. Le gouvernement lui même a pris son bâton de pèlerin et on a vu le Premier ministre Wen Jiabao plaider pour un avenir radieux devant les masses laborieuses. Même la télévision d’Etat y est allée de sa petite musique expliquant que les multinationales avaient assez profité de la main d’œuvre chinoise et qu’il fallait maintenant changer les comportements.
Dans la foulée, le gouvernement a donné plus de pouvoir aux syndicats pour négocier les salaires et les conditions de travail, tout en renforçant du même coup les contrôles sur les multinationales. Des syndicats qui restent placés sous le contrôle direct du Parti communiste et du ministère du Travail. Deux millions de ces cellules sont installées dans les entreprises ou les provinces et servent de courroie de transmission entre le Parti et les ouvriers, même s’il faut pour cela court-circuiter les patrons. Mais pas question pour le moment de voir naître ici où là des syndicats indépendants ou même des regroupements d’ouvriers contestataires. Les syndicats chinois restent la main du Parti dans l’entreprise.

Nouvelles générations

Voilà pour la politique. Mais ces mouvements sont aussi le reflet d’une société chinoise qui a profondément changé ces vingt dernières années. « Nous sommes passés des paysans-ouvriers aux urbains-ouvriers » résume le professeur Chang Kai de l’Université Renmin de Pékin. « Il ne faut pas se focaliser sur les grèves mais voir le problème dans son ensemble ».
Et l’ensemble, ce sont ces ouvriers nés dans les années 80, enfants uniques, souvent choyés et urbains. Ils digèrent mal de devoir travailler 12 heures par jour sans profiter des fruits de la croissance. « On est bien loin de la révolution culturelle qu’ont traversé leurs parents. Aujourd’hui il y a la télévision partout, des centres commerciaux, internet… Ces jeunes veulent profiter de la vie. Et cela passe nécessairement par des augmentations de salaires », explique Chang Kai.

Délocalisations des entreprises

La Chine serait donc à l’orée de sa révolution post-industrielle et pourrait très vite payer le prix économique de ces changements. On estime ainsi que la part des salaires dans le produit national brut chinois devrait doubler, passant de 15 à 30%, dans la prochaine décennie. « De nombreuses multinationales sont en train de revoir leur stratégie de production, explique le chercheur Wen Xiaoyi qui se penche actuellement sur le cas du secteur automobile. Jusque-là, les constructeurs comme Honda et Toyota travaillaient selon un modèle de zéro stock, fabriquant à flux tendu en fonction de la demande. Ils pouvaient adapter leur main d’œuvre au carnet de commandes. Mais les grèves leur ont posé de sérieux problèmes et ils envisagent maintenant de constituer des stocks et, surtout, de diversifier leur production ».
Foxconn envisage ainsi de délocaliser sa production dans le Henan. Une province très pauvre du centre de la Chine, forte d’un bassin d’ouvriers potentiels important. Ceux-là devraient accepter de travailler pour des salaires moindres. D’autres entreprises envisagent carrément de traverser la frontière pour s’installer au Vietnam ou importent parfois des travailleurs immigrés, le plus souvent sans papier. La Chine pourrait ainsi affronter une politique de délocalisation vers ses provinces pauvres du centre et l’Ouest et vers certains pays du Sud-est asiatique.

Stéphane Pambrun à Pékin
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