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Comment vous est venue l'idée de ce livre ? Dominique Decèze : Mon métier me conduit à assister à beaucoup de colloques de médecins du travail et de spécialistes des questions de santé dans l'entreprise. Or, depuis quelques mois, France Télécom revenait régulièrement dans les propos des intervenants comme un mauvais exemple. Parallèlement, les arrêts de travail spontanés se multipliaient dans différentes unités de l'opérateur téléphonique. Au printemps 2004, il y en avait pratiquement un par jour ! C'est ce double signal qui m'a donné envie d'en savoir plus et de rechercher les études médicales sur les agents de France Telecom. Au total, je m'en suis procuré une douzaine qui concerne chacune environ 300 agents travaillant dans différentes régions : Rhône-Alpes, Nantes, Caen, Poitou-Charentes, Melun, Orléans, etc. Que disent ces études ? Dominique Decèze : Ces études ont été réalisées par des médecins, des psychologues ou des consultants sélectionnés conjointement par les syndicats et la direction. Toutes ces études mettent en avant la souffrance des agents au travail et ses conséquences dans leur vie privée. Dans une enquête, menée en 2001, sur 420 employés en Poitou-Charentes, 40 % avouent mal dormir et 54 % se déclarent découragés, tendus, nerveux. Dans une autre, réalisée en Basse-Normandie en 1999, une seule personne sur les 178 interrogées qualifie le climat social de " bon ". En mars 2002, une étude dans l'Unité régionale réseaux de Nantes rapporte que la majorité des agents se sent stressée. Comment la direction de France Télécom a-t-elle réagi à la lecture de ces études ? Dominique Decèze : La direction a eu connaissance de la quasi-totalité des études que je cite dans mon livre et elle a cherché à résoudre le problème. En 2000, elle a mis en place une commission nationale destinée à identifier les facteurs de stress. Selon cette commission, c'est d'abord le défaut d'information sur l'organisation et l'activité qui explique le stress des agents. Certaines mesures ont donc été prises pour aider les agents à mieux appréhender leur travail en améliorant la communication sur les évolutions internes de l'entreprise. Mais ce n'était pas le coeur du problème. Comment expliquez-vous la souffrance au travail de certains agents de France Télécom ? Dominique Decèze : Trois phénomènes se combinent entre eux pour expliquer cette dégradation. C'est d'abord ce qu'on appelle les " nouvelles formes de travail " avec notamment l'intensification du rythme du travail et les horaires décalés. Ensuite, c'est la rapidité de la transformation de l'entreprise. Entre 1996 et 2002, 53 000 personnes ont changé de métier au sein du groupe et souvent pour occuper des postes qui n'avaient rien à voir avec leurs anciennes fonctions. Le cas le plus classique est celui du technicien devenant commercial, mais il y en a bien d'autres. Les médecins nationaux de France Télécom dénonçaient d'ailleurs dans leur rapport annuel 2002 " la persistance, pour un certain nombre de salariés, d'un mal-être engendré par les modifications successives de l'organisation (changements de métier, changements géographiques) ". Cette transformation à marche forcée a aussi fait apparaître des écarts importants de rémunérations entre collègues effectuant le même travail. Enfin, la politique de dégraissage massif orchestrée depuis 1997 explique que ces changements se soient déroulés dans un climat social anxiogène. En six ans, près de 40 000 emplois ont été supprimés, soit le quart du personnel. Comment ces suppressions d'emploi ont-elles été effectuées ? Dominique Decèze : Je ne dispose pas du détail des chiffres. Selon moi, elles ont été rendues possibles grâce à des méthodes légales et illégales. Ce sont d'abord des départs - voulus ou non - en retraite et préretraite. Ensuite, il y a les mutations vers d'autres corps de la fonction publique. Cela a concerné 700 personnes en 2003. Enfin, il y a les départs volontaires comme les démissions. C'est cette dernière solution qui me semble la plus suspecte et susceptible de cacher des pratiques de harcèlement moral. La sénatrice communiste, Marie-Claude Beaudeau, s'est d'ailleurs intéressée de près à cette question et a recueilli nombre de témoignages d'agents de France Telecom. Un cadre lui a, par exemple, affirmé qu'il avait pour consigne de traquer les moindres erreurs professionnelles permettant de sanctionner les agents et de les signaler à sa hiérarchie.
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