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Chine : la grogne monte dans l'usine du monde

Suicides à répétition dans les usines de Foxconn, grèves dans plusieurs chaînes de montage de Honda… Le modèle économique chinois basé sur une main d'œuvre abondante et bon marché est-il en crise ?

Avec plus de 800 000 employés en Chine, le groupe Foxconn est le plus important sous-traitant d’appareils électroniques au monde. Mais l’entreprise a beau afficher un chiffre d’affaires en hausse de 35% au premier trimestre de cette année, la société dirigée d’une main de fer par le milliardaire taiwanais Terry Gou traverse sa première crise sociale. Depuis le début de l’année, onze de ses salariés se sont tués sur leur lieu de travail. De quoi lancer la polémique sur le « coût humain » des produits technologiques de grande consommation. Hasard du calendrier, les derniers suicides interviennent alors que Apple sort en Europe son dernier produit-phare, l’Ipad. Un tablette montée à train d’enfer dans les usines de Foxconn à Shenzen. « Mourir pour ce gadget ? » titre un quotidien britannique qui rappelle les conditions de travail parfois infernales de ces soutiers de l’économie mondialisée.

Depuis des années, le quotidien des ouvriers de Foxconn est pointé du doigt. Mais il aura fallu attendre les drames de ces derniers mois pour que ses prestigieux clients, dont Apple, Sony et Dell, s’inquiètent pour leur image. Terry Gou est donc allé mouiller sa chemise la semaine dernière dans les ateliers de Shenzen, sous l’œil bien sûr des caméras. Il s’est empressé de rappeler que son entreprise n’est pas « un atelier de la misère » et offre à ses employés des cantines gratuites, des bibliothèques et des terrains de sport. Plus récemment, un numéro vert « anti suicides » a été mis en place et 2 000 psychologues chargés de répondre aux ouvriers déprimés. Enfin, Foxconn devrait augmenter les salaires de ses ouvriers chinois de 20%.

Profond malaise


Mais la malaise est plus profond. Le mois dernier, un reporter du journal chinois « Southern Weekend » s’est infiltré un mois parmi ces ouvriers. Plus que de dénoncer des conditions de travail épouvantables, il souligne la « déshumanisation des chaînes d’assemblage », écrivant que « si les ouvriers manipulent les machines, les machines manipulent aussi les ouvriers ». Des employés jeunes, venus des campagnes, déracinés, et  pour qui Foxconn est souvent le premier employeur. 85% d’entre eux ont moins de 25 ans. Le choc est rude pour ses jeunes ruraux.
Payés 100 euros par mois pour six jours de travail, ils doivent souvent effectuer de longues heures supplémentaires pour mettre un peu d’argent de côté. Logés dans des dortoirs à plus de trente par chambre, ils n’ont guère l’occasion de s’échapper de leur quotidien. 420 000 personnes travaillent sur le site de Foxconn à Shenzen, une véritable ville dans la ville dont on ne s’échappe que pour changer d’usine.

Apple : mauvais résultats pour ses audits sociaux en Chine
En 2008, Apple avait publié les premiers résultats de son enquête sur les conditions de travail de ses employés en Chine, après avoir été critiquée pour les abus pratiqués par ses sous-traitants. Les abus concernaient surtout le nombre d’heures de travail  (plus de 60 heures par semaine) et le non respect des jours de congé. Pour 2009, le bilan ne s’améliore pas. Au moins 24 usines rémunèrent leurs employés en dessous du salaire minimum, les conditions de sécurité n’ont été respectées que dans 61 % des usines et seulement 57 % respectaient les critères environnementaux pour leur production. Autre point critique, 62 employés d’une usine ont été intoxiqués au N-Hexane, un produit chimique toxique utilisé pour nettoyer les écrans, dont la concentration dans l’air ambiant dépassait largement les normes.

Si le cas Foxconn monopolise l’attention des médias, c’est en raison de ses prestigieux clients. Pas question pour des multinationales comme Apple ou Sony de voir leur image associée à ces suicides à répétition. Mais selon le Bureau chinois du travail, une ONG basée à Hong Kong, le malaise est plus profond : « Ces ouvriers sont des ‘mingongs’, c’est à dire des ouvriers-migrants. Ils sont plus de 300 millions en Chine venus des campagnes et travaillent pour la plupart dans ces usines gigantesques du Delta de la rivière des perles dans le Sud. Leur quotidien se résume à de longues heures de travail, souvent plus de 80 heures par semaine, des cadences infernales et une pression très forte. Beaucoup sont fragiles psychologiquement et craquent ».

Grève chez Honda

A une encablure de là, à Foshan, dans la même province du Guangdong, les chaînes de montage du constructeur automobile Honda sont à l’arrêt. Cette fois, la crise a pris la forme d’un mouvement de grève. Un phénomène plutôt rare en Chine. Les 1850 ouvriers entament leur deuxième semaine d’arrêt de travail et demandent une augmentation de salaire d’au moins 20%. Une première pour Honda en Chine et un signal d’alarme alors que le pays représente 17% de ses ventes mondiales et ne cesse de croître, la Chine étant devenue le premier marché automobile de la planète devant les Etats-Unis l’an dernier.
« La Chine est en train de passer du statut de marché émergent à celui d’économie développée et le coût du travail va encore considérablement augmenter. Les industriels et notamment les constructeurs automobiles n’ont pas d’autre choix que d’accepter d’augmenter les salaires de leurs ouvriers s’ils veulent continuer à travailler en Chine, explique Yasuhiro Matsumoto, un analyste de Shinsei securities. Le risque est de voir la Chine perdre un peu de sa compétitivité ».

Et de fait, on constate de plus en plus de grèves et d’arrêt de travail en Chine. Pas de chiffre officiel bien sûr, mais le gouvernement, si soucieux d’harmonie sociale, commence à s’inquièter de cette grogne qui pointe. La Chine que l’on appelle encore « l’usine du monde » pour sa main d’œuvre abondante et bon marché doit apprendre aujourd’hui à gérer ses « ressources humaines ». La réponse du gouvernement est pour l’heure ambiguë, refusant de stigmatiser les méthodes de management dans les usines, il promet une augmentation générale du salaire minimum de 20% dans la province industrielle du Guangdong.

Stéphane Pambrun à Pékin
Mis en ligne le : 02/06/2010
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