|
C’est la plus grande usine du monde. Une ville dans la ville plantée à une encablure de Shenzen, dans le sud de la Chine. Nous sommes à l’usine Longhua, du groupe Foxconn. De ses ateliers sortent tous les gadgets électroniques du moment: de l’Iphone d’Apple, aux portables de Sony en passant par les consoles de jeux Nintendo. Des clients prestigieux et exigeants pour lesquels travaillent quelque 300 000 ouvriers. Mais depuis quelques semaines, la tension est palpable. Sécurité renforcée. Des filets anti-suicides installés autour des toits et des contremaîtres aux aguets. Ici dix personnes se sont tuées depuis le début de l’année. Trois autres au moins ont tenté de mettre fin à leurs jours. Des suicides qui jettent le trouble sur les méthodes de management. « Ils se lèvent le matin, ils prennent leur petit-déjeuner, ils vont travailler, ils passent de nombreuses heures sur les lignes d’assemblage et puis ils retournent dans leur dortoir et ils dorment, résume Geoffroy Crothall de l’ONG China Labour Bulletin, une association basée à Hong Kong et qui tente de protéger les droits des ouvriers chinois. C’est un endroit vraiment déshumanisé, et les ouvriers ne sont guère plus que des machines ». La main d’œuvre continue pourtant d’affluer dans cette région du Delta de la rivière des perles. Première province exportatrice de Chine, le Guangdong incarne à lui seul l’expression d’ « usine du monde ». Des hangars à perte de vue, autour de ce qui n’était encore il y a 30 ans qu’un modeste village de pêcheurs. Régulièrement des campagnes de recrutements sont organisées sur le site de Foxconn. C’est le principal employeur de la ville. Les candidats sont jeunes, vêtus simplement d’un jean et d’un tee shirt, et portent un maigre balluchon en guise de bagage. A la gare de Shenzen, on les voit débarquer en petits groupes. « Je viens du Hunan, explique un jeune garçon tout juste âgé de 20 ans. J’ai des amis qui travaillent déjà ici, ils m’ont parlé de cette usine. Ils m’ont dit qu’il y avait du travail et que les salaires étaient payés corrects». Avec 200 euros par mois en moyenne, les ouvriers de Foxconn sont en effet plutôt bien lotis. Nourris et logés, ils épargnent une grande partie de leur salaire pour envoyer à leur famille. L’annonce cette semaine d’une augmentation de 30% des salaires à Foxconn pour tenter d’éteindre la polémique liée aux suicides devrait attirer de nombreux ouvriers supplémentaires.
"Cité interdite"
Alors que se passe-t-il vraiment derrière ces murs ? Nous avons demandé en vain à la direction de nous laisser visiter les lieux. On sait peu de chose de cette cité interdite : elle est composée d’une douzaine d’immeubles et d’ateliers étalés sur plus de 2 kilomètres carrés. Trois hôpitaux, une caserne de pompiers, des supermarchés et une dizaine de cantines. Les communiqués de presse du groupe soulignent également la présence de 5 piscines et 400 ordinateurs en libre-service. Le tout à partager entre les quelque 300 000 ouvriers du site. Ils mangent, dorment et travaillent ici six jours sur sept. Un ancien contremaître nous rappelle la discipline quasi militaire qui a cours chez Foxconn. « Le plus important pour la direction est de tenir les délais, donc la pression est très grande sur nous et sur les ouvriers que nous dirigeons. Ils doivent parfois effectuer de longues heures supplémentaires. Bien sûr il est officiellement interdit de maltraiter le personnel, mais je connais des responsables qui traitent mal leurs ouvriers. Ils ne les voient pas comme des êtres humains ». Les conversations entre ouvriers y sont interdites et les pauses toilettes sont limitées à dix minutes toutes les deux heures. Un employé nous raconte anonymement les odeurs de solvants qui flottent dans l’air et les douze heures de travail quotidien dans un rythme tendu. « C’est dur d’avoir des amis, parce que nous ne sommes pas autorisés à parler avec nos collègues. C’est une vie qui n’a pas de sens », explique-t-il. « Quand les parents de ces ouvriers ont migré pour la première fois, ils ne connaissaient rien des usines et du monde ouvrier, analyse Lee Chang-hee, expert auprès de l’Organisation mondiale du travail à Pékin. C’était des paysans, sans éducation, habitués à une vie de labeur et qui avaient traversé la famine et la révolution culturelle. L’usine leur apportait un salaire régulier, un toit, de la nourriture. Ils s’en contentaient. Aujourd’hui, ces ouvriers font partie de la deuxième génération des travailleurs migrants. Ils sont complètement différents. D’abord ce sont souvent des enfants uniques, ils sont nés dans des villes et ils aspirent à devenir des citoyens comme les autres. Le problème est qu’ils n’ont pas de vie en dehors leur usine et tout repose donc sur ce que peut leur offrir l’usine. Ils sont plus fragiles ». Première province exportatrice de Chine, le Guangdong est une formidable caisse de résonance pour les mouvements des droits du travail en Chine : c'est là que les ouvriers sont le plus organisés. Non loin de là, à Foshan, les 1900 ouvriers d’une usine Honda ce sont ainsi mis en grève pour obtenir 20% d’augmentation de salaire. Mais les ouvriers chinois sont bien seuls dans leur lutte pour de meilleures conditions de travail. Le seul syndicat autorisé est la Fédération nationale des syndicats chinois, un organisme qui compte 200 millions de membres et qui est placé sous l’autorité directe du ministère du Travail. C’est elle qui gère les quelque 2 millions de cellules syndicales implantées dans les usines et les entreprises du pays. Ce sont les yeux et les oreilles du Parti communiste, charge à elle de gérer cette main d’œuvre de moins en moins disposée à subir sans broncher.
|