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Le bitume va-t-il entraîner un scandale de santé publique aussi important que l’amiante ? Le 10 mai dernier, pour la première fois, un tribunal, celui des affaires de sécurité sociale (TASS) de Bourg-en-Bresse, a reconnu le lien entre l’inhalation de fumées de bitume et le cancer de la peau d’un ouvrier. Si le tribunal a été prudent sur la cause même du cancer, en précisant qu’il avait « pu trouver que la conjonction de projections, voire d'inhalations, du bitume avec les UV favorisait, soit le risque né des UV, soit le risque né du bitume », il a tout de même condamné son employeur, Eurovia, un constructeur de routes filiale de Vinci, pour « faute inexcusable ». Des protections insuffisantes « Le tribunal a estimé que, d’une part l’entreprise ne pouvait pas ne pas savoir qu’elle mettait entre les mains de ses salariés un produit toxique et d’autre part que, le sachant, elle n’avait pas pris les mesures de sécurité nécessaires à la protection de ses employés », explique Maître Jean-Jacques Rinck, l’avocat des proches de Francisco Serrano-Andrade. Embauché comme épandeur de bitume par Eurovia en 1986, ce dernier a contracté un cancer de la peau décelé en 2006 avant d’en mourir deux ans plus tard. Comme beaucoup de ses collègues, il répandait le bitume -ce résidu du pétrole déjà toxique auquel ont ajoute des additifs dont certains sont cancérigènes (hydrocarbures aromatiques polycyliques), le tout chauffé à plus de 160°- sans aucune protection, torse nu et en short. « Cela n’est pas propre à Eurovia, reconnaît Jean-Jacques Rinck, car il n’existe que des recommandations de protection contre le bitume, pas d’obligation. »
Amiante : le préjudice d’anxiété reconnu
Cette semaine, une décision juridique importante a également été prise sur l’amiante. La Cour de cassation a accordé une indemnisation à 17 anciens ouvriers de la papeterie Ahlstrom pour « préjudice d’anxiété ». Les salariés ont travaillé « dans une situation d’inquiétude permanente face à une déclaration à tout moment d’une maladie liée à l’amiante » et « ont été amenés à subir des examens réguliers propres à réactiver cette angoisse », estime la haute juridiction. Une décision en demi-teinte toutefois car elle leur a en revanche dénier le droit à la préretraite amiante (l’allocation de cessation anticipée d’activité de travailleurs de l’amiante). Aujourd’hui on dénombre encore environ 3 000 décès annuels en France et entre 50.000 et 100.000 décès sont encore attendus d'ici 2025. Selon l'Organisation internationale du travail, 100.00 personnes meurent chaque année, dans le monde, du fait de l'amiante.
« La santé et la sécurité de nos travailleurs sont depuis toujours au cœur des préoccupations des professionnels de la route », souligne cependant le syndicat de l’industrie routière française (USIRF) dans un communiqué. Au titre des mesures de protection, il faut comprendre : un masque (obligatoire seulement pour les endroits confinés), des gants et chaussures de sécurités fournis par l’entreprise et la recommandation de manches longues, car le premier risque du bitume reste celui de la brûlure. Cependant, pour le syndicat comme pour Eurovia, qui a très vite annoncé sa décision de faire appel, il n’existe pas de lien entre bitume et cancer. Ils s’appuient en cela sur l'étude du Centre international de recherche sur le cancer, publiée en 2009 qui concluait « que l’exposition aux fumées de bitume (par inhalation ou par voie cutanée) ne provoque pas de cancer ». Des centaines de milliers de personnes exposées En France, selon la dernière brochure de l’Institut national de la prévention de recherche et de sécurité (INRS), datant de 2003, « quelque 3 millions de tonnes de bitume chaud sont répandues chaque année sur les routes de France par les ouvriers affectés aux travaux de revêtement de la chaussée ou de construction ». Ce qui explique, que potentiellement « 420 000 à 500 000 personnes sont concernées par le problème », estime Jean-Jacques Rinck. Pourtant le cas Eurovia est la première affaire d’exposition au bitume portée devant la justice. « Le problème est connu depuis 20 ans mais rien n’a été fait. Et puis les victimes sont ce que l’on appelle les ouvriers de l’anonymat - issus des minorités, en contrats à durée déterminée ou saisonniers. Ils sont souvent culturellement, socialement et financièrement isolés. Depuis le jugement en revanche, j’ai reçu de multiples demandes de contact sur le sujet », souligne l’avocat. Le cas du bitume peut être rapproché de celui de l’amiante (voir encadré) et l’avocat estime qu’au nom du principe de précaution les pouvoirs publics devraient, avec l’aide des scientifiques se saisir au plus vite du sujet. « Le risque financier, par le biais de l’indemnisation des victimes, est colossal » estime-t-il. Dans ce cas, les plaignants avaient ainsi demandé 200 000 €. Dans le droit commun en revanche, pour l’instant, les cancers des ouvriers du bitume sont bien reconnus comme maladie professionnelle mais hors nomenclature : « celui de Francisco Andrade-Serrano a ainsi été reconnu comme lié aux rayons UV du soleil par l’assurance maladie », précise l’avocat. Aujourd’hui, le jugement du tribunal ne peut faire à lui seul jurisprudence, mais Jean-Jacques Rinck veut croire qu’il s’agit d’un début. Par ailleurs, la CGT a d’ores et déjà saisi l’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail (Afsset) qui va réaliser une évaluation générale des risques pour la santé des travailleurs liés à l’usage des bitumes.
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