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Un Mondial peu social

Planète \Sports

Publié le 23-06-2006



Si l'environnement n'a pas été oublié dans l'organisation du Mondial de football en Allemagne, il n'en va pas de même pour la dimension sociale de la responsabilité des entreprises. C'est même la grande oubliée de l'événement. Ballons, maillots et chaussures se vendent par millions notamment ceux fabriqués par Adidas qui se trouve dans le collimateur des ONG allemandes depuis plusieurs années. Celles-ci saisissent l'occasion du mondial pour gratter l'image bien polie de la multinationale allemande, qui a versé 45 millions d'euros pour s'assurer le statut de sponsor officiel du Mondial.

L’ONG Christliche Initiative Romero (CIR), qui fait partie du réseau international d'ONG de la "Clean Clothes Campaign", a invité la syndicaliste Estela Ramirez, venue du Salvador,  pour un tour d’Allemagne. Le but : sensibiliser un public le plus large possible aux conditions de travail chez les sous-traitants en Amérique latine et souligner le manque d’efficacité du code de bonne conduite du groupe Adidas.

Le fournisseur officiel de plus d'une dizaine d'équipes, dont les équipes française et allemande, revendique volontiers son statut d’entreprise socialement responsable, soucieuse de la protection de l’environnement. Son PDG, Herbert Hainer, fut même nommé "éco-manager" de l’année 2005 par le WWF – un prix, il est vrai, décerné en coopération avec le magazine économique allemand Capital. "Nous ne comprenons absolument pas pourquoi ce prix a été décerné à Adidas," s’interroge Sandra Dusch Silva, de CIR. "Sur le papier, les choses semblent bien organisées, mais la réalité sur place est tout autre," dénonce-t-elle. Ainsi Estela Ramirez explique qu'elle s’est retrouvée sans travail du jour au lendemain parce qu’elle a contribué à fonder un syndicat. Ses détracteurs parlent, eux, de raisons économiques.

" Made in Hell "

De passage à Francfort, l’ancienne couturière devenue syndicaliste expliquait pourquoi la création d’un syndicat était devenue une priorité absolue dans un pays où les droits syndicaux sont reconnus du bout des lèvres par les autorités. Horaires de travail abusifs, faible niveau des rémunérations, conditions de travail exécrables, interdiction de toute négociation collective sont la règle plutôt que l'exception. De plus les cotisations retraites et de sécurité sociale qui ont été prélevées directement sur les salaires des couturières n'ont pas été reversées aux instances responsables de l’Etat. La somme, près de 353 000 dollars US selon CIR, est passée directement dans les caisses du propriétaire de l'usine.

Un Mondial de bénéfices
Adidas sera l'un des grands bénéficiaires du Mondial, avec des millions de ballons, de maillots et de chaussures déjà vendus. La multinationale allemande va atteindre 1,2 milliards d’euros de chiffre d’affaire, soit une augmentation de plus de 33% par rapport à 2005, a annoncé Herbert Hainer, son PDG. On s’attend à ce que le ballon officiel confectionné par la multinationale -  intitulé "Teamgeist" ("esprit d’équipe") – soit vendu à près de 15 millions d’exemplaires.
"La journée commençait à 6h30 le matin, mais nous ne savions jamais quand elle allait se terminer. Si la direction jugeait qu’il fallait augmenter la production, alors on nous obligeait à rester jusqu’à ce que le quota soit rempli – sans paiement d’heures supplémentaires. Nous avons travaillé les samedis et les dimanches, la nuit. Lorsque nous voulions partir, la direction fermait les portes," rapporte Estela Ramirez. "Tout était contrôlé, qui allait aux toilettes combien de fois par jour, des caméras ont même été installées dans toute l’usine."

Un point particulièrement sensible pour Estela Ramirez fut la question de la santé. "Le personnel avait un petit coffret de médicament. Lorsque nous ne nous sentions pas bien, il nous apportait des médicaments, mais nous devions continuer à travailler après en avoir pris." Et de décrire le sort particulièrement peu enviable de ses anciennes collègues enceintes : "Les couturières enceintes étaient convoquées dans le bureau de Montalvo (Salvador Montalvo, le propriétaire de l’usine), qui leur expliquait que le fait d’être enceinte n’était pas une raison pour modifier les conditions de travail." Et Estela Ramirez d’ajouter qu’à l’approche de la date d’accouchement, les couturières étaient renvoyées, sans compensation ni salaire.

Mobilisation d’Adidas

Si Adidas reconnaît l’attitude criminelle du propriétaire d’Hermosa, notamment le non versement des salaires depuis octobre 2004, la multinationale se refuse toujours à contribuer financièrement dans un fonds de dédommagement pour les couturières renvoyées. La multinationale indique en effet dans un communiqué que Hermosa fut le fournisseur d’Adidas entre 2000 et mi 2002 et que toutes livraisons ont cessé par la suite. 

"Nous ne prendrons pas la responsabilité du gouvernement et de l’employeur de compenser leurs salariés parce que nous ne les avons pas employés," est-il indiqué dans le communiqué. Et la multinationale de relever que suite aux pressions exercées sur le gouvernement d’El Salvador, celui-ci a accepté notamment de prendre en charge les cotisations d’assurances-santé des anciennes couturières d’Hermosa et de doubler le nombre d’inspecteurs du travail à 132.

L’ONG CIR conteste le fait que les livraisons pour Adidas ont cessé depuis juin 2002 sur la foi de documents et de témoignages d’anciennes salariées d’Hermosa. De ce fait, l’ONG  continue à revendiquer le versement par la multinationale d’une compensation financière. Mais Adidas rétorque qu’aucune investigation n’a permis jusqu’à présent de prouver qu’il y a eu des livraisons après juin 2002. Cependant, ni la multinationale, ni l’ONG ne semblent écarter l’hypothèse que des contrefaçons aient pu avoir lieu.

La stratégie des petits pas

En dépit de la dispute opposant Adidas à l’ONG, celle-ci se félicite de voir la multinationale se mobiliser comme elle le fait. "Une mobilisation de cet ordre n’aurait pas été pensable dix ans auparavant," note Sandra Dusch Silva de CIR, qui accompagnait Estela Ramirez. "Les multinationales comme Adidas sont très sensible à leur image de marque, ce qui explique leur mobilisation. C’est pour cela que nous nous attachons à nous concentrer sur cette stratégie. Les avancées sont modestes, mais en une dizaine d’années, nous en avons accomplis plusieurs. Les pas sont petits, mais on avance," résume Sandra Dusch Silva.

Il demeure que les conditions de travail chez les sous-traitants n’évoluent guère, comme le montre la situation dans la deuxième "Maquila" (nom donné aux usines à confection en Amérique latine) ouverte par Salvador Montalvo, rapporte Estela Ramirez. "C’est pourquoi une solidarité et une conscience internationale est plus que jamais nécessaire. Je n’aurais jamais pensé pouvoir compter sur autant de soutien à l’étranger," se réjouit la syndicaliste. "Mais," ajoute-t-elle, "cela pourrait être plus."

Claire Stam
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