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Les nanotechnologies, sujet tabou pour les entreprises françaises ?

Entreprises \Pratiques commerciales \Produits

Publié le 05-10-2007



Si les entreprises étrangères n'hésitent pas à s'en servir comme un argument de vente, les groupes français restent discrets, voire muets, sur la présence de nanoparticules dans leurs produits. En particulier depuis la parution de plusieurs études, la plus récente étant celle de l'INRS, prônant toutes la plus grande prudence avec les nanomatériaux. Devant le peu d'informations disponibles sur la toxicité de ces molécules, le principe de précaution s'impose, mais les entreprises se défilent.

Crèmes anti-rides, produits de nettoyage, lecteurs MP3, pneus, microprocesseurs, peintures de carrosseries, raquettes de tennis, et bien d’autres. Les marchandises contenant des nanotechnologies envahissent notre quotidien depuis quelques années. Pourtant, peu de publicités vantent les mérites de ces produits, et les connaissances des consommateurs restent faibles. D’après un sondage Eurobaromètre mené par TNS en 2005, 42% des Européens ne savent pas quel sera l’impact des nanotechnologies sur leur vie.

Cette question est pourtant cruciale, si on en croit le livre « Les nanoparticules : un enjeu majeur pour la santé au travail ? » publié par l’INRS. « On en sait très peu sur les nanoparticules, mais suffisamment pour préconiser l’application du principe de précaution » insiste Benoit Hervé-Bazin, coordinateur de l’étude et chargé de mission auprès de l’INRS. C’est également la conclusion de plusieurs autres études parues précédemment. Dans ce contexte, le silence français, aussi bien du côté des industriels que des politiques, est pesant.

Aux Etats-Unis, au Japon, en Israël, et dans de nombreux pays européens, les nanoparticules sont à la mode. Sur le site Nanoshop.com, sont listés plus de 400 articles utilisant des nanotechnologies, du matériel professionnel, essentiellement, comme des pièces micro-informatiques ou des outillages médicaux. On en trouve également dans des objets de consommation courante, notamment une huile qui diminue la cholestérolémie, des balles de golf aérodynamiques et des textiles antibactériens. En 2005, Forbes a proposé une liste des dix meilleures productions de la nanotechnologie, en tête de laquelle il place l’iPod Nano d’Apple. Les secteurs les plus intéressés par cette nouvelle voie sont l’automobile et la cosmétique. Les entreprises, quand elles n’ont pas encore mis sur le marché des “nano-produits”, ont au moins des équipes de recherche qui planchent sur le sujet et elles l’affichent.

Une France compétitive mais muette

En France, en revanche, la discrétion est de rigueur. A la question de savoir si oui ou non, leurs produits contiennent des nanoparticules, les entreprises rechignent à répondre. Lorsqu’elles daignent s’exprimer, la plupart expliquent leur silence par la protection du secret industriel. Même l’Afsset, qui a envoyé des questionnaires sur les nanotechnologies à des entreprises françaises, en mai 2007, a du mal à obtenir des informations. Quatre mois plus tard, les trois quart des firmes n’avaient toujours pas répondu. Ce comportement typiquement hexagonal explique qu’aujourd’hui on ne dispose d’aucun registre des entreprises françaises utilisant des nanotechnologies. Le site Nanotechproject.org liste cependant 16 produits “made in France”, en majorité des cosmétiques de marques de luxe (Chanel, Dior et Lancôme notamment).

La frilosité gagne même les filiales françaises des firmes étrangères. BASF consacre plusieurs pages très fournies de son site web international à ses dernières innovations nanotechnologiques, mais en revanche, la filiale France du groupe allemand s’acharne à différencier nanostructure et nanoparticules. « Nous n’avons pas communiqué autant que nous l’aurions dû » avoue Maurice Zinsius, responsable environnement et santé chez BASF France. De même, L’Oréal n’utilise pas comme argument de vente la présence de nanosomes dans certaines de ses crèmes.

Que craignent ainsi les grands acteurs de l’industrie française ? Probablement une mauvaise publicité et une méfiance générale, qui pourrait être justifiée à en croire certains scientifiques. « Chez l’animal, on a des cas avérés de toxicité, explique Christian Darne, toxicologue au département “Polluants et santé” de l’INRS. Mais cela dépend vraiment des particules étudiées ». On sait d’ores et déjà que les nanoparticules pénètrent plus facilement les poumons, et qu’elles peuvent atteindre le cerveau en passant par le nerf olfactif. « On a la quasi preuve des effets nocifs des particules ultrafines », confirme Benoit Hervé-Bazin. Certaines études scientifiques, inquiétantes dans leurs conclusions, remontent à la fin des années 90, mais la grande variété des résultats obtenus par les équipes de chercheurs dans le monde laisse perplexe. C’est ce que rapporte l’Institut de recherche en santé et sécurité du travail (IRSST) du Québec, en diapason avec l’INRS. Les molécules et leur toxicité sont très différentes les unes des autres. Il est donc urgent et indispensable d’étudier les caractéristiques des particules déjà en circulation.

Le statut des nanoparticules reste à définir

En mai 2006, le Comité de prévention et de précaution du ministère de l’Ecologie et du développement durable pointait du doigt la gravité de la situation. Le rapport préconisait « une traçabilité des produits susceptibles de disperser des nanoparticules, à toutes les étapes de la fabrication, de la mise en œuvre industrielle, de l’usage ou de la consommation, et du recyclage ». Il recommandait également de « procéder au plus vite à un recensement et à une description précise des filières ». Les autorités se demandent toujours quelle est la nature exacte des nanoparticules. Bruxelles a refusé de les intégrer à la circulaire REACH. Dans sa synthèse, le groupe 3 du Grenelle de l’environnement ne consacre que quelques lignes au sujet, et propose l’organisation d’une conférence, en 2008. En attendant, « le collège des ONG propose d’en interdire toute commercialisation dans les applications alimentaires, les produits d’hygiène corporelle, produits cosmétiques et vestimentaires. Le collège des employeurs préfère une approche au cas par cas », peut-on lire dans la synthèse.

Le dilemne entre bénéfices et sécurité est toujours vif. Les nanotechnologies sont un secteur prometteur. On estime qu’elles génèreront plus de 700 milliards d’euros de revenus en 2008, près de 1000 milliards en 2010, et qu’elles offriront quelques 2 millions d’emplois directs. La protection des salariés en contact avec ces substances doit donc devenir une priorité. En Allemagne, les syndicats de l’industrie chimique et le gouvernement sont en train de valider un guide sur les précautions à prendre pour les employés en contact avec les nanoparticules. Un cran d’avance que n’ont pas tous les pays européens. « La réglementation française n’est pas assez claire, clame Jean-Claude André, directeur scientifique de l’INRS. Pourtant, il faut réagir : on ne peut pas refaire les mêmes erreurs qu’avec l’amiante ».

Rouba Naaman
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