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Grandes entreprises cherchent micro-producteurs

Les petits producteurs fournissent 80 % de la production agricole mondiale : cet immense réservoir cache des connaissances précieuses qui attirent les entreprises. Se fournir auprès de tous petits producteurs devient un enjeu pour l'agroalimentaire et la cosmétique, à la recherche de nouveaux produits ou d'action de sauvegarde de la biodiversité.

Huile extraite de la noix du Para, résine odorante beu branco, brûlée par les Amérindiens : au Brésil, Natura, le numéro 1 des cosmétiques, utilise depuis dix ans des produits extraits directement de la forêt. Pendant ce temps, le groupe Carrefour sillonne le pays accompagné de chefs de cuisine et de sociologues de l’alimentation, en quête de produits traditionnels. Le distributeur avait procédé de même dans l’hexagone avec sa gamme « Reflets de France », en s’appuyant habilement sur les travaux du recensement du patrimoine culinaire, qui dorment aujourd’hui dans les bibliothèques. A l’autre bout du globe, Danone et ses équipes fédèrent des producteurs de lait pour produire les yaourts de la petite usine de Bogra,  au nord du Bangladesh. Tous s’intéressent, avec l’espoir d’un important retour sur investissement, à la « longue traîne »  des petits producteurs du monde entier, détenteurs d’une énorme masse de connaissances. En même temps qu’elles se tournent vers de petits acteurs, ces grandes entreprises font la promesse à leurs consommateurs de participer par leurs achats à un objectif d’intérêt général, entre aide à la survie de traditions menacées, soutien à des populations économiquement fragiles et apport à la biodiversité.

Une démarche complexe

Le pas qui conduit des achats rationalisés au commerce avec une multitude de petits interlocuteurs n’est pas évident à franchir. Exemple, à Jacarequara, dans l’état du Para au Brésil, à 200 kilomètres de l’embouchure de l’Amazone. Manuel Raimundo Barros, habitant cette communauté « quilombo », héritage de ces territoires libres fondés par des esclaves insoumis au temps du Brésil esclavagiste, est en relation avec Sergio Talocchi , qui figure  comme « gérant des relations avec les communautés », dans l’organigramme du groupe Natura. L’un et l’autre ont peu en commun. Depuis deux ans, il fait affaire avec Sergio Talocchi de Natura. Une opportunité inespérée pour Manuel Raimundo Barros :  le murumuru, une sorte de minuscule noix de coco que Natura achète à son village n’était pas commercialisé, ni même cueilli jusque-là. 
Traiter ainsi avec des acteurs qui vivent parfois en économie fermée suppose un savoir faire inédit.  «On ignore souvent au départ  avec qui traiter » témoigne Sergio Talocchi qui, avant de rejoindre Natura, a passé une dizaine d’année dans diverses  ONG et travaille entouré  d’un anthropologue, d’un sociologue et de deux ingénieurs agronomes.

La tentation de la bio piraterie

Un autre obstacle peut venir de la réglementation. Un ingénieur agronome seul en pleine forêt mettrait un temps indéfini à identifier les propriétés d’une plante. Le conseil d’un habitant de la forêt peut, en quelques minutes lui faire bénéficier de connaissances accumulées sur des dizaines de générations.  Cela vaut de l’or et la convention internationale sur la biodiversité a établi que cette richesse devrait bénéficier en partie aux intéressés,  sous forme de royalties. Rare pays à avoir légiféré dans ce domaine, le Brésil a fait une interprétation  restrictive de ces principes. « La procédure nationale suppose des engagements contraignants dès les premiers contacts avec les populations, ce qui représente un frein puissant à ce type de démarche", commente Renata Puchala, responsable du marketing des produits Ekos. Inversement, la tentation de la bio piraterie n’est jamais loin sur des territoires faiblement contrôlés comme ceux de la forêt amazonienne.

Le réflexe du prix minimum

L’autre dérive serait de voir les géants industriels conserver leurs réflexes de grands acheteurs, imposant un prix minimum. Mais ce n’est pas tellement le problème de ces communautés isolées, qui peuvent choisir d’abandonner les quelques dollars dont ils se passaient auparavant. « Il est déjà arrivé que des communautés s’arrêtent brutalement de fournir » témoigne Sergio Talocchi. Nous tentons alors de remettre à plat les différentes taches en jeu afin de reconstruire un prix plus rémunérateur ». Le penchant à vouloir écraser les prix semble ici superflu :  les enjeux financiers restent limités par rapport aux gains immatériels d’une démarche bien menée. Natura a reversé l’an dernier 1,3 millions de reais (520 000 euros) à ses petits fournisseurs. Une manne importante pour les 1700  familles concernées : en moyenne environ 25 euros par mois de revenu supplémentaire, et parfois le seul.  Pour le groupe, c’est une goutte d’eau dans ses achats. Et c’est très peu par rapport à l’effet considérable sur l’image de marque.

Jacques Secondi
Mis en ligne le : 29/06/2010
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