|
La nouvelle bataille d’influence qui débute entre l’industrie chimique et ses parties prenantes (ONG, chercheurs…) ne fait que refléter les difficultés du secteur à faire valoir le bien-fondé de ses produits et de son action. L’ambivalence de sa logique scientifique, industrielle - et éthique- est à nouveau au cœur de la controverse. « Le débat sur les nanotechnologies débute comme tous les débats qui ont eu lieu quand une nouvelle technologie a fait son apparition : l’industrie déclare que c’est une technologie qui n’a que des avantages et qu’elle contrôle les risques éventuels qui y sont liés, » déplore Oliver Rüdel, analyste en charge du secteur de la chimie à l’agence de notation oekom research. « Je ne veux en aucun cas diaboliser les nanotechnologies, mais nous disposons encore que de trop peu d’informations. On ne parle pas de manière objective les risques qui y sont liés. » Les controverses du « nanomonde » La nanotechnologie explore le domaine de l’infiniment petit. Un nanomètre est un million de fois plus petit que ce que l’on voit à l’œil nu. Par comparaison, une nanoparticule possède la dimension d’une orange par rapport à la planète terre. Sur son site présentant le « nanomonde », le CNRS explique qu’à très petite échelle, des propriétés physiques apparaissent, d’autres disparaissent. Certaines sont améliorées ou perturbées : la légèreté, la résistance, la conductivité, la thermie, l’adhérence, ou encore le magnétisme. Le CNRS explique encore que c’est l’industrie chimique qui est la plus concernée par la nanotechnologie : elle construit de nouvelles molécules à l'échelle nanoscopique et les conjugue aux matières premières pour élaborer des structures hybrides. Et ce sont précisément ces transformations qui inquiètent les associations de consommateurs et les organisations environnementales. « On nous présente cette technologie comme une véritable révolution technologique qui aurait réponse à tous les problèmes. Mais on ne sait rien des conséquences que de telles transformations entraînent sur les hommes. Il existe en outre des produits manipulés sur le marché qui n’ont subi aucun test, » s’insurge Patricia Cameron, de l’organisation environnementale BUND. De fait, les nanotechnologies ouvrent la porte à de larges enjeux industriels – et, donc, financiers. Le CNRS et la Fédération de l’industrie chimique allemande (VCI) rapportent chacun les sommes colossales engendrées par l’émergence des nanotechnologies. Les deux organisations mentionnent un marché de plusieurs centaines de milliards de dollars annuels d'ici 2010. Côté politique, le BUND vient de lancer une campagne pour une plus grande transparence et une meilleure information sur les nanotechnologies. A laquelle répond la campagne de sensibilisation du VCI, spécialement axée sur la nouvelle technologie, dont le but est d’en balayer les inquiétudes pour mieux la promouvoir.
Un secteur puissant
Selon le VCI, les entreprises chimiques allemandes génèrent 162 milliards d’euros de chiffre d’affaires, contre 100 milliards pour l’industrie française. Première puissance chimique en Europe, elle est, selon les termes du VCI, la quatrième plus grande nation chimique du monde. En Allemagne, ce sont près de 2,000 entreprises qui travaillent dans le secteur, 90% d’entre elles étant des PME. Elles emploient 436,000 salariés, ce qui fait du secteur le sixième employeur du pays.
Un affrontement "historique" La rigidité des positions, la difficulté de trouver des consensus dans un pays connu pourtant pour sa recherche de compromis reflète les nombreuses années d’affrontement entre l’industrie chimique allemande et les ONG environnementales. Ils trouvent leurs origines dans les années 70, période pendant laquelle la pollution des rivières, la sécurité des transports véhiculant des produits chimiques ou encore la protection des salariés face aux risques chimiques figuraient à l’ordre du jour. L’industrie chimique ne manque pas de réagir face aux critiques, voire de les anticiper comme l’exemple des nanotechnologies le montre. Le VCI soigne sa communication, auprès du monde politique d’une part, avec l’ouverture de bureaux à Bruxelles et à Berlin, le siège étant à Francfort - au grand dam des ONG qui dénoncent l’ingérence de l’industrie dans la politique. Le VCI organise également des évènements destinés à un public plus large, comme l’organisation de journées portes ouvertes, ou des campagnes de presse. La stratégie de communication s’intitule « Chemie im Dialog » et a pour but de forcer l’acceptation du secteur chimique en Allemagne. La Fédération fait ainsi valoir la contribution de l’industrie chimique aux réductions de GES, grâce, en particulier, à un investissement conséquent dans la recherche. « L’utilisation croissante de carburants alternatifs tels que Biodiesel et le Bioethanol n’aurait pas été possible sans le savoir-faire de l’industrie chimique. Ceci est également valable pour la transformation du vent et du soleil en une énergie et une chaleur n’émettant aucune émissions, » relève-t-on au siége. Falsification Pourtant, la publication des données relatives à la lutte contre le réchauffement climatique demeure problématique pour les parties prenantes. « L’industrie chimique affiche volontiers le nombre de tonnes de CO2 qui a été réduit, mais aucune entreprise du secteur n’a de stratégie claire », relève Oliver Rüdel. Pire, des manipulations de statistiques ont eu lieu. La multinationale Bayer s’est ainsi fait taper sur les doigts par les ONG pour avoir affirmé qu’elle avait réduit de manière drastique ses émissions de CO2. Or, il s’est avéré que la multinationale n’avait fait que soustraire de son bilan les émissions émises par des filiales qu’elle avait vendues. Ce n’est qu’après une campagne de deux ans que Bayer a finalement cédé et publié des chiffres bien plus près de la réalité, se félicite Philipp Mimkes, de la Coordination contre les méfaits de Bayer (CBG). « Nous demandions à ce que Bayer distingue dans son bilan ses émissions directes des émissions de ses fournisseurs. Dès lors que BASF le faisait, il était difficile pour Bayer de contre-argumenter. » « Le secteur chimique allemand montre beaucoup d’ambivalence, » conclue Oliver Rüdel. « Sur le plan international, les entreprises chimiques allemandes se classent parmi les meilleures, et il demeure certain que nombre de produits fabriqués sont effectivement utiles. Mais certaines problématiques demeurent : les OGM, l’exportation de pesticides dans les pays en voie de développement pourtant interdits dans l’Union européenne, ou encore la fixation illégale des prix entre concurrents. »
|