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L'investissement birman de Total fait l'objet d'une controverse depuis l'obtention du contrat de concession en 1992. L'engagement du groupe pétrolier survenait alors que la junte militaire birmane venait de refuser d'entériner les résultats des élections démocratiques de 1990. Les activistes pro-démocrates birmans ont donc rapidement accusé Total de soutenir le régime totalitaire qui a gouverné sans interruption ce pays depuis 1962. L'investissement dans le projet Yadana a en effet fait de Total le premier investisseur étranger en Birmanie.
Ce projet Yadana consiste en un champ de gaz situé en mer et en un pipeline de 409 kms de longs, dont 346 sont sous-marins. Bien que le contrat ait été signé en 1992, les travaux de développement du projet se sont réellement déroulés entre octobre 1995 et mai 1998. Le budget supérieur à un milliards de dollars a été financé dans le cadre d'un contrat de partage de production associant 4 investisseurs : Total (opérateur), Unocal (USA), PTT-EP (Thaïlande) et la MOGE (Myanmar).
Un pipeline responsable ?
Les contestations précoces sur l'implication de Total dans un tel projet ont conduit Total a intégrer certaines considérations environnementales et sociales dans la construction du pipeline terrestre. Les membres du consortium ont notamment opté pour un itinéraire plus long mais préservant la forêt vierge primaire et pour en enfouissement complet du pipeline. Un programme socio-économique destiné aux habitants des villages les plus proche du gazoduc a en outre été lancé dès 1995. Depuis la création de ce programme, 10 millions de dollars ont été investis dans la construction d'écoles ou d'hôpitaux ainsi que dans le développement économique de cette zone de 43 000 habitants.
Total avait conscience du risque de travail forcé sur le chantier. Le recours à cette pratique par la junte birmane a en effet été documenté par l'OIT. Afin d'éviter ce risque, le groupe pétrolier a mis en place des contrats de sous-traitances draconiens qui semblent avoir été respectés. Les employés recevaient un salaire supérieur à la moyenne nationale, une formation sur la sécurité et un suivi médical régulier. Les allégations de recours direct et volontaire au travail forcé par Total semblent donc être infondées. Ceci est d'ailleurs le point de vue des tribunaux américains ayant eus à traiter de telles plaintes.
D'où la controverse vient-elle?
Vers un boycott de Total ?
Selon des rumeurs persistantes, Total pourrait être la prochaine cible des activistes pro-démocrates birmans. Peu puissantes en France, ces organisations disposent d'excellents relais médiatiques en Grande Bretagne et aux Pays Bas. Elles s'apprêteraient à lancer une campagne de boycott de Total similaire aux offensives victorieuses contre le cigarettier BAT et l'entreprise pétrolière Premier Oil. Le contexte français se prête toutefois moins à ce type d'initiative. La France n'a pas réellement de culture du boycott, et les activistes ne recevront pas le soutien du quai d'Orsay.
Bien qu'il soit quasiment établie qu'aucun travailleur forcé n'ait été employé directement sur la construction du pipeline, il existe de nombreux témoignages recueillis par les défenseurs des droits de l'homme. Ces témoignages font état d'un recrutement massif de travailleurs forcés par les forces armées birmanes lors du cantonnement dans la zone du pipeline de troupes supplémentaires. "Avant la construction du pipeline, il n'y avait qu'une centaine de soldats dans la zone du pipeline. Depuis il y en a plus de 10 000," déclare Htoo Chit, le représentant en France des plaignants birmans contre Total. "Dans les camps de réfugiés en Thaïlande, j'ai recueilli des témoignages de personnes qui ont été contraintes de travailler sur la construction des baraquements lors de l'installation des troupes dans la zone du pipeline," précise-t-il. Les activistes américains d'EarthRights estiment également que des travailleurs forcés ont été utilisés lors de la construction d'Héliports le long du tracés.
Un bilan récent commandé par Total au Collaborative for Development Action (CDA) sur le projet Yadana tend à faire penser que le travail forcé a maintenant été aboli dans la zone du pipeline. "Les dispositions de l'ordre I-99 (abolissant officiellement le travail forcé en Birmanie) sont généralement affichées et respectées à l'intérieur du corridor du pipeline Yadana," énonce le rapport. "En dehors de ce corridor, l'armée implémente régulièrement le travail forcé et collecte une taxe mensuelle de l'ordre de 500 kyats (4 dollars environ)," tempère toutefois le CDA. Dans le recueil de témoignages de paysans birmans intitulé "Entrenched" et publié en juin 2003, EarthRights confirme les déclarations du CDA et fait état de l'utilisation de main d'œuvre forcée lors de la construction en 2002 du pipeline Kanbauk-Myi Ka Lay. Le bénéficiaire de ce travail n'est autre que la MOGE, le partenaire birman de Total dans le projet Yadana. Cette entreprise a selon Total " (...) pleinement adhéré au souci de Total et de ses autres co-investisseurs de voir les droits de l'homme respectés et promus dans la zone de gazoduc (...)." Une illustration de la faible portée des bonnes pratiques de Total, et un argument de poids pour les opposants à la junte militaire.
Procès Unocal, le risque américain
Après 7 années de recours visant à empêcher son ouverture, l'un des procès opposant des villageois birmans à l'entreprise californienne Unocal Corp vient de démarrer devant un tribunal californien. Ce procès vise l'un des partenaires de Total dans la construction et l'exploitation du pipeline Yadana. Il se déroulera en plusieurs phases. Dans un premier temps, la juge Victoria Chaney déterminera si les plaignants birmans peuvent attaquer la maison mère américaine pour complicité de crimes contre l'humanité plutôt que ses filiales birmanes. Dans l'hypothèse d'une décision en faveur des plaignants, un jury californien écoutera les arguments des deux parties et jugera de la responsabilité d'Unocal.
Ce procès californien est particulièrement délicat car il repose sur la notion de responsabilité par association. Le jury devra établir si les militaires étaient contractuellement chargés de la sécurité du pipeline. Dans l'affirmative et en tant que membre de la joint venture, Unocal pourrait être jugée responsable par association des actes commis par l'armée birmane le long du pipeline. L'issue de ce procès repose en grande partie sur l'interprétation que le jury fera du "Robinson Cable". Cette note diplomatique écrite par l'ambassade américaine à Rangoon en 1995 rapporte les propos de Joel Robinson, le directeur des projets spéciaux d'Unocal, et pourrait confirmer l'existence d'un contrat de sécurité passé entre Total/Unocal et l'armée birmane via son partenaire local, la MOGE. De plus, la position d'Unocal ne sera pas renforcée par la déclaration de son ancien PDG, John Imle, devant les caméras d'ABC en mars 2000 : "Je suis certain que l'armée utilise des travailleurs enrôlés pour le portage. Et je sais que pendant le démarrage de ce projet, des unités militaires basées dans le zone du projet utilisaient des travailleurs enrôlés".
La communication du groupe pétrolier sur sa présence durable et responsable en Birmanie a récemment été parasitée par la polémique médiatique autour du rapport Kouchner. Cette controverse ne remet toutefois pas en question la durabilité de l'engagement birman de Total. Une décision en la défaveur d'Unocal verrait par contre un pan entier de la défense de Total s'effondrer.
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