|
Depuis l'éclatement du bloc soviétique, l'exploitation des réserves de la mer Caspienne est une priorité pour l'industrie pétrolière. Au début des années 90, l'ouverture au marché de nouveaux Etats, riches en réserves pétrolières mais pauvres d'un point de vue économique, représentait une opportunité inespérée pour les grands groupes internationaux soucieux d'étendre leurs activités dans un nouvel " eldorado ". La découverte de nouveaux gisements qui a suivi l'octroi des concessions a permis de confirmer les espoirs mis dans le potentiel de la région. Les différentes études géologiques menées par BP pour évaluer les réserves des gisements de gaz et de pétrole d'Azeri-Chirag-Guneshli (ACG) permettent de les estimer à à 5,3 milliards de barils de pétrole. Signé douze jours après le coup d'Etat de Heydar Aliev (12 septembre 1994), l'accord passé avec l'Etat azéri pourrait bien être le " contrat du siècle " pour BP. L'exploitation de ce gisement passe toutefois par la construction de nouvelles voies de transport. Les infrastructures existantes sont saturées et traversent souvent des zones instables ou en guerre comme la Tchétchénie. Leur dédoublement paraît impossible puisqu'ils aboutissent aux installations portuaires russes et géorgiennes de la mer Noire. Or le détroit du Bosphore est déjà saturé. Il fallait donc ouvrir une nouvelle route.
L'acheminement vers les marchés occidentaux du million de barils quotidien, produits par le gisement ACG est donc devenu un enjeu géopolitique majeur. Pour les Etats-Unis et de nombreux pays européens, le préalable politique au financement de cette infrastructure était que son tracé évite la Russie et l'Iran. Une route via l'Arménie étant inacceptable pour l'Etat azéri qui est toujours en guerre avec elle, la seule route possible était à tracer à travers le Caucase. Le pipeline devrait donc relier Bakou (Azerbaïdjan) à Ceyhan (Turquie) via Tbilissi (Georgie). Une route endossée et supportée par le président américain George Bush. Un consortium de 11 entreprises dirigé par BP a été créé afin de mener à bien la construction de ce pipeline pharaonique. Long de 1760 km, il doit traverser 3 pays et emploiera jusqu'à 10 000 ouvriers chargés de souder et d'enfouir 150 000 sections de tuyau. Il passe à travers des zones à haute activité sismique, à fort risque terroriste et dont la biodiversité est particulièrement riche. " Il y a des pipelines qui sont difficiles à construire car ils traversent des terrains montagneux, des pays instables politiquement, des zones de conflits ou des zones écologiquement et culturellement sensibles. Ce pipeline regroupe tout cela. " confirme Edward Johnson, le Directeur Général de BP Géorgie. Une route géorgienne incompréhensible La détermination de l'itinéraire emprunté par le pipeline BTC a aussi du tenir compte des considérations politiques du gouvernement géorgien de l'ex-président Eduard Scheverdnadze. Une route, moins problématique que le tracé finalement retenu, prévoyait de passer dans la région d'Akhalkalaki. Celle-ci abrite toujours une base militaire russe et est habitée par une minorité arménienne pro-russe. C'était inacceptable pour le gouvernement géorgien. La route centrale a donc été retenue. Le tracé traverse la région de Borjomi dont il est important de protéger la biodiversité et qui est d'une importance cruciale pour l'économie géorgienne. Ce lieu de villégiature, connu et apprécié des Russes depuis le 19 ème siècle, dispose d'un potentiel de développement touristique considérable susceptible d'attirer la nouvelle classe moyenne russe. Il est, de plus, un lieu de production d'eau. Les ventes de l'eau minérale de Borjormi croissent de 30% par an et comptent pour près de 10% dans les exportations annuelles " Avoir un pipeline qui passe à 12 km d'une source d'eau minérale n'est pas une bonne nouvelle pour notre image de marque, " analyse Badri Japaridze, le vice président de Georgian Mineral Glass & Water. Pour répondre aux critiques des ONG sur le tracé, les dirigeants de BP rejettent la faute sur le précédent gouvernement géorgien. " La région de Borjomi n'aurait jamais dû être envisagée. Le précédent gouvernement est toutefois le principal fautif dans la sélection de la route, " précise Zaal Lomtadze, député-ministre de l'environnement géorgien. " L'actuelle administration n'aurait pas accepté ce tracé qui ne remplit pas les conditions environnementales minimum. La route ne pouvant plus être modifiée, nous nous concentrons sur la fiabilisation du pipeline " ajoute-t-il. Des gardes-fous inadaptés Les relations entre le consortium BTC et la Géorgie sont régies par un accord de pays hôte. Cet accord détermine les différentes conditions de la construction du pipeline, les lois applicables ainsi que les clauses financières. Les aspects environnementaux font notamment référence aux lois néerlandaises pour la construction en plaines et aux lois autrichiennes pour la partie montagneuse. Ces législations n'ont pourtant pas été respectées. La loi autrichienne prévoit notamment de préserver les zones de captation d'eau. " Traverser une région de production d'eau ne serait pas acceptable en Europe de l'Ouest, " confirmait Dick de Zeeuw, président de la commission d'enquête diligentée en 2003. Le gouvernement géorgien s'est lui aussi opposé au consortium BTC. Désireux de terminer à temps la construction, il a commencé, en juillet 2004, les travaux dans le col de Kodiana sans avoir obtenu le permis de construire définitif. Ne recevant pas le complément d'informations demandé, le gouvernement a stoppé les travaux pendant une dizaine de jours. La conduite du consortium BTC sur cet aspect du dossier s'inscrit dans un contexte plus global où les non-conformités aux engagements pris sont pléthoriques et remettent en cause les engagements pris sur les aspects environnementaux et sociaux du projet.
|