|
Réunis dans le collectif Europe et Médicament, la revue médicale indépendante Prescrire, l’UFC-Que Choisir et la Mutualité française ont lancé fin 2005 la campagne « DCI (dénomination commune internationale) : le vrai nom du médicament ». Objectif : qualifier les médicaments d’après les substances qu’ils contiennent et non par les marques commerciales des laboratoires. « Adopter la DCI pour parler des médicaments, c’est refuser d’utiliser un médicament sans savoir ce qu’il contient, refuser de se fier à un slogan publicitaire, souligne de son côté la revue Prescrire. Le marché du médicament est devenu très encombré et concurrentiel. Les stratégies commerciales des firmes pharmaceutiques sont diverses et complexes, et des points de repères sont plus que jamais nécessaires pour éviter toutes sortes d’incidents : surdosage, confusion des noms, interactions médicamenteuses… ». La campagne, lancée pour un an auprès des médecins et des patients, constitue un combat de longue haleine, voire une véritable « révolution culturelle ». En effet, si dans d’autres pays comme les Etats-Unis, le Royaume-Uni, les pays bas ou la Suède, la prescription médicale se fait en DCI, c’est très rarement le cas en France (7% des ordonnances seulement). Jacques Julliard, président de l’association « Mieux Prescrire », reconnaît qu ‘il s’agit d’« un travail de fond ». « Nous ne nous attendons pas, même sur l’ensemble de l’année de la campagne, à réussir à faire parler les gens en DCI. Mais il faut faire de la pédagogie». D’autant que le célèbre dictionnaire « Vidal » des médecins est conçu à partir des noms commerciaux des médicaments, et non à partir des substances. Surtout, l’enseignement de la médecine se fait toujours avec les noms de marques plus qu’avec les DCI. « Au résultat, les professionnels de santé ne connaissent pas toujours la composition des médicaments qu’ils utilisent », note Alain Bazot, président de l’UFC-Que Choisir. Un des arguments mis en avant par les groupes pharmaceutiques est que la CDI serait trop compliquée à retenir pour les médecins, les patients et les pharmaciens. « En fait, les DCI ne sont globalement ni plus longues, ni plus complexes que les noms commerciaux, explique la revue Prescrire. Surtout, il est plus facile de retenir un seul mot, comme paracétamol que 17 noms aussi divers et peu informatifs que Dolitabs, Expadox, ou Geluprane ». Lobbying Le terme DCI, dénomination commune internationale d’un médicament, est en fait le vrai nom d’un médicament, crée dans les années 50 par l’OMS (Organisation mondiale de la santé). Concrètement, la DCI désigne la substance présente dans les médicaments, substance à laquelle les laboratoires donnent divers noms commerciaux, voire fantaisistes. Ainsi, alors qu’il existe 1 700 substances, celles-ci sont déclinées en 8000 noms de marques… La lopéramide devient de l’Imodium, de l’Imossel, de l’Altocel, du Nabutil, etc. L’ibuprofène existe sous 70 noms (Advil, Nureflex, Antarène...) : tous ces médicaments contiennent la même substance, vendue à des prix différents, sous des formes et des emballages également différents mais ayant un effet identique. Les DCI, au contraire, ont des codes précis, permettant de reconnaître les substances d’un même groupe pharmacologique. Le suffixe « olol », par exemple, est commun aux bêtabloquants (Aténolol, Propanolol…). 1er danger de l’inflation des marques : le surdosage. La campagne met en garde les patients qui, régulièrement, croient prendre des médicaments différents alors qu’ils ingèrent en fait la même substance à leur insu et en trop grande quantité. Si le nom de la molécule doit figurer sur l’emballage d’un médicament, comme l’exige le code de la santé publique, c’est surtout la marque qui est mise en avant par les laboratoires. D’où le lobbying annoncé par l’UFC-Que choisir « pour obtenir l’affichage de la DCI dans tous les cas» auprès des pouvoirs publics et faire qu’elle soit aussi visible que le nom commercial. Patients sous influence Souhaitant donner au public une information « fiable », le collectif Europe et médicament a annoncé la publication, notamment sur Internet, de « fiches pratiques » sur « les multiples avantages » de la DCI. Si la campagne affiche clairement son ambition de contrer les lois du marketing appliquées aux médicaments, cet objectif s’avère très ambitieux au moment où les groupes pharmaceutiques font de la promotion commerciale leur priorité.15% du chiffre d’affaires du secteur pharmaceutique est en effet consacré aux dépenses marketing. Outre les médecins et les pharmaciens, « les patients eux-mêmes sont influencés par la promotion autour des médicaments, notamment lors du lancement d’une nouvelle marque, reconnaît Alain Bazot. Imposer le langage des marques est une grande réussite de l’industrie pharmaceutique, qui fait croire qu’il existe autant de médicament que de marques ! ». Même si la publicité « DTC » (direct to consumer) est interdite en France, les laboratoires parviennent à contourner la réglementation par le biais de la presse grand public et féminine en portant l'attention sur une pathologie dans les jours précédents la sortie d'un nouveau médicament, ou en communiquant auprès des associations de malade afin d'exercer une pression sur le prescripteur… L’arrivée du Vioxx sur le marché français a constitué à cet égard un « cas d’école » des stratégies de marque, y compris dans un pays qui interdit la publicité sur les médicaments.. Le laboratoire Merck a su ainsi susciter l'attente et créer le besoin chez les malades, si bien que dès la mise sur le marché du Vioxx, les patients demandaient spontanément à leur médecin de leur prescrire. Ce « teasing » autour du Vioxx a en outre permis au groupe d’obtenir des pouvoirs publics un haut niveau de remboursement, alors que la revue Prescrire indiquait dès l'été 2000 qu'il n'apportait « rien de nouveau », que ses essais cliniques étaient « imprécis », et qu'il restait des « questions sans réponse », notamment sur ses effets cardiaques. Prescrire avait même pronostiqué un futur retrait du Vioxx. . . .qui a eu lieu en 2004. En une seule journée, le cours de l'action du groupe a plongé de 26 % à New York et sa capitalisation a fondu de 25 milliards de dollars, soit l'équivalent de son chiffre d'affaires annuel. Le Vioxx a été commercialisé dans 80 pays, prescrit à 84 millions de patients, et aurait provoqué le décès de 27 000 personnes aux Etats-Unis, selon le dernier rapport de la FDA (Federal Drug Administration). Merck a en outre été accusé d’avoir caché des études sur les effets secondaires du Vioxx. La multiplication des scandales liés à des marques de médicaments mondialement connues favorisera—t-elle la DCI ? La question reste ouverte, mais il apparaît aujourd’hui que la montée en puissance des associations de consommateurs et de patients, relayée par des campagnes à destination du grand public, pourraient rendre les patients plus acteurs de leur consommation médicale.
|