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Le partenariat entreprise école, gagnant-gagnant ou supercherie ?

Entreprises \Communication

Publié le 22-10-2003

Kellie A. McElhaney est directrice générale du Center for responsible business, créé en janvier 2003, au sein de la Haas School of Business de l'Université de Californie, Berkeley. Yvon Pesqueux est Professeur titulaire de la Chaire Développement des systèmes d'organisation au CNAM. Interview croisée qui montre deux visions du rapprochement entre l'entreprise et le monde de l'enseignement.

Pour Kellie A. McElhaney, qui a commencé sa carrière dans le secteur bancaire, avant de se consacrer à l'enseignement pour former les futurs décideurs au management responsable (Université du Michigan puis Berkeley), le partenariat entre les entreprises et le monde universitaire coule de source, puisque les entreprises sont considérées comme en partie responsables des problèmes sociaux et environnementaux de la planète. Elles doivent donc adopter des meilleures pratiques, en concluant pour cela des partenariats stratégiques avec leurs parties prenantes : " Il est logique de vouloir mettre en exergue le partenariat efficace entre les entreprises et le milieu universitaire : un partenariat lucratif et non lucratif pas si courant. " puisqu'une " recherche valide et empiriquement solide fait défaut (...) dans les domaines de la normalisation, de l'évaluation des performances, de l'établissement de rapports, des mesures, de la valeur économiques et des opportunités de la RSE ", fait remarquer Kellie A. McElhaney, les entreprises " devront proposer une collection des stratégies les plus innovantes et avant-gardistes en matière de RSE. Les partenariats donnant lieu à des initiatives de recherche axées sur l'action, en temps réel, peuvent contribuer à faire avancer les meilleures pratiques, les stratégies, les indicateurs, les bénéfices et les valeurs RSE à un rythme rapide et applicable. " L'universitaire propose même d'utiliser les mauvaises pratiques
comme cas d'étude.

Un rapprochement comme message d'engagement

Un vide à remplir
Pour Jean-François Dupont, chargé de mission emploi-formation à la CFDT Ile de France, le boom des formations s'explique par deux phénomènes concomitants : " la loi NRE a modifié la place de l'argument " développement durable " dans la stratégie de l'entreprise. Celle-ci  cherche donc un appui extérieur, or ces compétences n'existent pas vraiment, les formations encore moins. Il y a là un vide, que les écoles s'empressent de remplir, quitte à proposer pour l'instant plutôt un habillage, à voir le contenu des formations. Par ailleurs, les entreprises, inquiètes de tout ce que la RSE engendre comme normes, contrôles, remises en cause... veulent garder une certaine main mise. Elles investissent donc le terrain, et on les retrouve dans les comités de pilotage de chaires. Le problème, c'est que le développement durable demande une confrontation avec les parties prenantes (ONG, riverains, collectivités, syndicats...). Il faudra donc observer la place réservée à ces derniers dans ce nouveau " jeu " éducatif. "
Selon elle, dans la mesure ou les services RSE des grandes entreprises n'emploient que 2 à 3 salariés, l'entreprise a tout intérêt à " sous-traiter " ses besoins (recherche, méthodes...) de " manière rentable ", n'ayant plus qu'à récupérer des informations lui permettant d'avancer sur ce chemin du management responsable. Une vision très pragmatique que Kellie A. McElhaney qualifie de "gagnante-gagnante" : les étudiants trouvent leur motivation dans la résolution de cas concrets et l'application de théories nouvelles sur le terrain, les entreprises, elles, récoltent " des travaux de consulting objectifs, débridés, précieux, analytiques, stratégiques, innovants et économiques. " Sans oublier l'image de marque sur laquelle les entreprises capitalisent, et un accès privilégié aux nouveaux diplômés.

Le cercle vertueux de l'entreprise

En encourageant les entreprises à " façonner les entités importantes dans le monde de l'éducation au management " que sont les universités, Kellie A. McElhaney conclue  : " A ce jour, le milieu des affaires n'a pas encore envoyé un message clair et cohérent sur le fait qu'une bonne connaissance des pratiques RSE est recherchée ou valorisée sur le marché du travail autant que toute autre compétence traditionnelle. Tant que les entreprises ne se mettront pas à valoriser et à embaucher, non seulement au sein de leur service RSE, mais plus important encore au niveau de leurs postes clés, les candidats qui ont une compréhension solide et avérée des théories, des concepts et des compétences RSE, les écoles de commerce ne réussiront pas à enseigner la RSE d'une façon courante, intégrée et holistique. Tant que des générations futures de managers et de leaders n'auront pas reçu ce savoir, le comportement entrepreneurial et les opérations stratégiques de la RSE ne produiront pas un impact social et environnemental important et positif. "

Un opportunisme critiquable

Une vision optimiste qu'Yvon Pesqueux, co-fondateur de l'ADERSE (Association pour le Développement de l'Enseignement et de la Recherche sur la Responsabilité Sociale de l'Entreprise), et auteur de " L'éthique des affaires " (Ed. d'Organisation, 2002) ne partage pas. Se disant lui-même " isolé " de par ses avis très critiques sur l'enseignement de la RSE en France, il porte un regard assez tranché sur la profusion de formations proposées à la rentrée 2003 et le partenariat noué avec de nombreuses entreprises. " Tout cela ne résulte que d'un triple contexte opportuniste : les entreprises se font plaisir, se donne une bonne image, les écoles se mettent dans la course et les étudiants espèrent détenir une compétence soit-disant recherchée. " Mais pour Yvon Pesqueux, tout ceci ressemble à un leurre. Il n'hésite pas à déclarer : " Nous sommes en train de former des chômeurs diplômés, puisqu'il n'existe absolument pas d'étude sérieuse sur les débouchés. Tout cela relève du simple discours, de la démagogie. Si on demande aux entreprises de créer des emplois, on fermera les yeux sur certains critères éthiques pour qu'elle y arrive, alors d'ici à ce qu'elle ait vraiment besoin de compétences "responsables " ! Seule gagnante de cette " supercherie " selon lui, l'entreprise, " qui se fait, in fine, de la main d'œuvre bon marché, à travers la manne des stages, qui, loin de tout recul critique, n'est qu'un apprentissage de la servilité. "

Pragmatisme contre recherche avancée

Pointant du doigt ce qu'il décrit comme la faille de l'enseignement supérieur, Yvon Pesqueux décrit trois lacunes qui viennent décrédibiliser la démarche actuelle du monde enseignant : " les formations ne sont pas en phase avec le marché du travail, les formations se multiplient mais ne sont basées que sur de la communication, puisqu'enfin, aucun travail universitaire ne vient valider la démarche. Tout tend à se construire sur des parcours diplômants ne reposant sur aucune étude poussée. " S'interrogeant sur la possibilité de développer la compétence d'un champ qui n'existe pas, Yvon Pesqueux estime que l'on va enseigner une approche sans la remise en cause que celle-ci impose. " Comment parler de management durable et responsable quand la première puissance économique mondiale, les Etats-Unis, ne ratifient pas le protocole de Kyoto. Quel exemple convaincant donner, quelle réflexion asseoir à partir de là ? ".

Sylvie Touboul
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