L'entreprise et l'enseignant, un dialogue difficile

Entreprises \Communication

Publié le 28-10-2003

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Visuel du site melchior.eco
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En 2002, Jérôme Brochard, professeur de sciences économiques et sociales (SES) dans un lycée vendéen, s'est vu proposer par son inspecteur d'académie de faire un stage de trois mois dans une entreprise, pour " découvrir de manière concrète sa réalité ". Ce jeune enseignant, qui se définit " de nature curieuse ", s'est laissé tenter par le projet. Parmi plusieurs propositions, il a choisi de venir à Paris, rejoindre le groupe Usinor, au moment où la société fusionnait pour devenir le groupe Arcelor.
Pris en charge dans le cadre d'un congé de formation continue par la Direction de l'Enseignement Scolaire du ministère de l'Education Nationale (Desco), les frais d'hébergement et de transport étaient assurés par l'entreprise accueillante, adhérente de l'Institut de l'Entreprise (IDEP), partenaire du projet. A la découverte des différentes fonctions de l'entreprise (production, vente, finance, personnel, social...) s'ajoutaient des journées de debriefing collectif (partage d'expérience entre professeurs), des conférences débats et des visites collectives, de sites industriels, de salle des marchés...

Un concept bon... si l'entreprise joue le jeu 

Pour Jérôme Brochard, l'expérience est réussie : " Je voulais comprendre de l'intérieur comment fonctionne un grand groupe, mission accomplie ! ". De janvier à mars 2002, Jérôme Brochard a rencontré une cinquantaine de personnes, à tous les niveaux de la hiérarchie, occupant des fonctions très diverses dans l'entreprise, jusqu'au patron de l'époque : Francis Mer. " Bien sûr, le premier mois, comme j'étais incapable de me retrouver dans l'organigramme et l'organisation des activités, se souvient Jérôme Brochard, on m'avait organisé un ensemble de rendez-vous avec différentes personnes " stratégiques " du siège. Mais au bout d'un mois, j'ai commencé à demander à voir des choses plus en rapport avec mes cours. Je voulais en savoir plus sur les centres de recherche et développement, la formation de cadres managers, ou encore le recrutement ou la délocalisation... A chaque fois, on m'a permis de le faire. Sauf quand j'ai demandé à aller sur un site qui fermait, parce qu'on m'a fait comprendre que ce n'était pas forcément le bon moment. J'ai compris et respecté cette décision, même si j'étais déçu. Les rémunérations aussi, personne n'a voulu m'en parler. C'est un sujet tabou par excellence ".

Jérôme avoue avoir été néanmoins agréablement surpris par les efforts de transparence d'Usinor : " Pour moi, le concept est bon, dès lors que l'entreprise joue vraiment le jeu de l'ouverture, mais cela n'a pas été le cas dans toutes les sociétés. Ainsi,  j'ai pu discuter avec des syndicalistes mais chez L'Oréal, le dialogue avec les syndicats a été refusé à une consoeur. "

L'entreprise inquiète de son image dans l'enseignement

Si l'on perçoit facilement l'apport qu'une telle expérience peut représenter pour un enseignant, qu'en est-il pour l'entreprise ? Certes, un " rapport d'étonnement ", facultatif, est remis par le stagiaire, s'il le souhaite, à l'entreprise d'accueil. L'occasion de livrer quelques remarques, de poser quelques questions. " C'est sûr qu'il manque une variable d'échange", remarque Jérôme Brochard, qui a été frappé  par la méconnaissance qu'a l'entreprise de l'enseignement secondaire. L'IDEP essaie de combler, à sa manière, depuis trois ans, ce déficit de connaissance. " Les cours de SES sont trop souvent décalés de la réalité, explique Ariane Selinger, chargée de communication de l'IDEP, nous voulons montrer que l'entreprise n'est pas un monstre d'acier ". L'association, qui regroupe aujourd'hui une centaine d'entreprises parmi les plus grandes, multiplie les initiatives à destination des enseignants de SES. Son but est, selon son expression, de "rééquilibrer" l'enseignement de la micro-économie dans le secondaire. Fin 2000, un site internet a vu le jour, melchior-eco.com.fr. " Se réfèrant aux différents chapitres du programme de terminale ES ", son contenu (rédigé par des professeurs de SES, d'université, des économistes et des professionnels de la communication) met en avant des cas pratiques et des informations statistiques et documentaires régulièrement mises à jour. Dans la même logique a été mis en place, en 2002, le premier stage d'immersion. A raison de 2 " promotions " par an, près de 80 enseignants ont pu découvrir de l'intérieur le monde de l'entreprise.

Imposer un modèle économique ?

Les 23 et 24 octobre 2003, L'IDEP et le DESCO ont organisé une université d'automne, réunissant enseignants et patrons d'entreprises (Sodexho, Accor, Danone...) pour débattre des " Entreprises dans la mondialisation ", en présence de Luc Ferry. Ce partenariat, entre l'Education nationale et un organe jugé " proche du Medef "n'a pas été du goût de tous les enseignants. L'Association des professeurs de sciences économiques et sociales (Apses), ainsi que le Snes, l'Unsa, Sud-Education et la Ligue de l'enseignement, ont vigoureusement réagi dans un communiqué commun, pour rappeler que "l’enseignement de Sciences Economiques et Sociales, comme les autres disciplines scolaires, repose sur une pluralité d’approches scientifiques, et n’a pas pour objectif de faire la promotion d’un des acteurs économiques et sociaux à l’exclusion de tous les autres." Des membres d'ATTAC, inquiets de voir imposer et encenser "un" modèle économique, ont même appelé à manifester devant le lycée Louis Legrand, où se tenait l'université d'automne.

Une vision ne devant pas être unique

Pour Jérôme Brochard, qui participait à cette université, c'est une bonne chose d'inciter à la vigilance sur le risque d'intervention d'organismes tels que l'IDEP dans les programmes de cours. " On doit avoir un regard réaliste et méfiant à la fois. L'entreprise s'ouvre, on me paye pour aller voir ce qui s'y passe, c'est mon métier d'apprendre, j'y vais. Ensuite, mon analyse m'appartient, je ne ramène que des exemples... Je n'encense pas l'entreprise, j'explique ce qu'elle fait, même si évidemment le fait de la citer lui fait de la publicité. Mais par exemple je ne cache pas qu'Usinor est l'un des industriels les plus polluants. " Estimant qu'il faut arrêter " de prendre les professeurs pour des idiots manipulables ", Jérôme estime que si " l'Education Nationale était honnête, on devrait maintenant poursuivre cette formation en allant voir d'autres acteurs économiques, comme ceux de l'économie sociale et solidaire, des ONG, des organisations syndicales... Je trouve cela essentiel, conclue Jérôme, de pouvoir présenter à mes élèves des théories économiques telles que le keynesianisme, le post-keynesianisme, le libéralisme sans oublier  d'aborder la dynamique du commerce équitable. "

Sylvie Touboul
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