Les sacrifiés du pipeline BTC

Entreprises \Pratiques commerciales

Publié le 29-09-2004

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Une habitante de Tsemi
Une habitante de Tsemi
(Image : F.Daburon et P.M.Courpry)

Le développement de réunions de consultation et d'information des populations concernées ainsi que l'adoption des standards de l'OIT constituent une avancée importante dans la réduction des abus sociaux potentiellement commis lors de la construction de comme celui du pipeline BTC qui traverse trois pays : l'Azerbaïdjan, la Georgie et la Turquie. Cela ne suffit pas à éviter tous les problèmes sociaux.

Les termes de l'accord de pays hôte liant le consortium BTC et l'Etat géorgien sont précis sur les aspects du droit du travail et sur les différentes conditions de compensation des habitants lésés par les effets directs et indirectes de la construction du pipeline. Leur lecture donne à penser que tout est mis en œuvre pour éviter que la population concernée par le projet soit lésée. La réalité du terrain est toutefois bien différente.

Dans le contexte économique géorgien la construction du pipeline est une bénédiction pour de nombreux ouvriers au chômage. Le maître-ouvrage du pipeline, joint venture entre Spie-Capag et Petrofac (SCP), a reçu une quantité astronomique de candidatures mais souvent d'une main d'œuvre non qualifiée. "Nous avons fait un nombre considérable d'entretiens, mais  nous n'avons malheureusement pas trouvé en Géorgie tous les professionnels qualifiés dont nous avions besoin. Nous avons donc fait appel à des expatriés. " analyse Alain Kardec, directeur de l'information de SCP. Ce recours à une main d'œuvre extérieure a généré une certaine amertume chez les ouvriers géorgiens qui sont moins bien rémunérés.

Cette situation a permis à SCP d'imposer ses conditions de travail. Le montant des rémunérations qui vont de 0,75 à 2,75 euros de l'heure permettent aux salariés de l'entreprise de gagner substantiellement plus que la moyenne des salariés de la région. Les conditions de travail sont plus problématiques. Contrevenant à la loi géorgiennes et aux standards de l'Organisation Internationale du Travail (OIT), le maître d'œuvre impose des horaires de travail difficilement soutenables à des salariés précarisés par des CDD renouvelables d'un mois. Les heures supplémentaires sont payées mais SCP demande souvent à ses ouvriers de travailler 11h30 par jour, 7 jours sur 7. " On ne nous donne même pas un jour pour aller voir nos familles. Si l'on refuse de travailler un jour, l'entreprise ne renouvelle pas votre contrat le mois suivant. " rapporte un ouvrier du chantier. " De nombreuses personnes de la région ont été victimes de ce type de sanction, " ajoute-t-il.
" Les horaires de travail sont inhumains. SCP ne respectent ni le droit du travail géorgien, ni les standards de l'OIT, " confirme Manana Kochladze de Green Alternative. Il semble de plus que les conditions de sécurité imposées par BP ne soient pas toujours respectées. " On sent la pression quand les gens de BP sont sur le chantier. A la moindre incartade par rapport aux normes de sécurité, on est renvoyé. Par contre, on nous demande le maximum de rendement lors de leur absence, quitte à prendre des risques, "  affirme un ouvrier géorgien.

Les sacrifiés du pipeline

Rustavi est une ancienne banlieue industrielle de Tbilissi. Du complexe industriel soviétique, il ne reste guère qu'une petite usine de production d'azote. La ville modèle soviétique n'est aujourd'hui que l'ombre d'elle même. Les bâtiments et les routes ne sont pas entretenus, ses habitants vivent dans une précarité économique extrême et sont les principales victimes de l'effondrement du régime soviétique et des errements économiques de l'ère Scheverdnadze.

Bien que le consortium BTC ait organisé des réunions d'information dans la région, les habitants des blocs 18 et 19 ont souvent découvert l'existence du pipeline BTC en ouvrant leurs fenêtres, le 4 janvier 2004. Le début des travaux leur a permis de constater qu'il passerait à moins de 250 mètres de leur habitation. Afin d'être rassurés sur les aspects techniques de ce projet, ils ont cherché à obtenir un complément d'information sur les conséquences du passage du pipeline. Ces tentatives de concertation n'ayant pas abouti, une plainte a été déposée auprès du médiateur de l'International Financial Corporation (IFC), le bras commercial de la Banque Mondiale. Le rapport, publié en août, a conclu à l'absence de risques liés au pipeline mais il est arrivé trop tard pour éviter la psychose des habitants.

Le chantier est accusé de tous les maux. Les habitants se plaignent notamment d'importants problèmes de santé survenus depuis son démarrage et de la quasi-impossibilité de vendre leurs appartements à la valeur qu'ils atteignaient auparavant. Les problèmes de santé ne sont très certainement pas liés aux opérations de soudage des tubes mais le problème de dévalorisation du principal actif de ces familles défavorisées est lui bien réel. " Nous voulons partir mais nos appartements sont désormais invendables, " s'émeut Eka Digmelachvili, une habitante du bloc 18. Cette déclaration excessive illustre la dépréciation qu'ont subi ces habitations. " Ces appartements ont toujours une valeur mais les préjudices subis sont pour l'instant considérables. Je pense que la décote est de l'ordre de 50% et je suis sceptique sur la reprise des prix à l'arrêt des travaux, " analyse Galiko Shoshitaishvili, l'avocat des plaignants. Cette estimation nous a été confirmée par un proche du dossier.

Les recommandations du médiateur de l'IFC écartent toute mesure compensatoire. On est toutefois en droit de se demander ce qu'il adviendra des personnes qui ont désespérément besoin de vendre pour pouvoir payer une intervention chirurgicale par exemple. Dans un pays où la protection sociale a disparu lors de la chute du mur, une opération d'un cancer du sein coûte environ 2500 dollars. A peu de chose près, la valeur d'un appartement avant le début des travaux ...  

Les villageois de Tsemi, les sinistrés du pipeline

Début juillet 2004, les habitants du village touristique de Tsemi ont eu la désagréable surprise de voir une eau trouble s'écouler des robinets de leurs habitations. Un comble dans une région renommée pour la qualité de ses eaux. Après enquête, BP a admis la responsabilité du consortium dans cet incident, le passage des camions de construction ayant cassé le filtre à eau à l'origine de cette pollution. Conformément aux engagements, l'installation endommagée devait être remise à neuf au mois de septembre, aux frais du consortium.

La pollution de l'eau a néanmoins eu des conséquences économiques pour les 300 familles des villages concernés. L'été constitue leur principale source de revenus grâce aux emplois touristiques saisonniers et aux locations de chambres chez l'habitant.  " J'avais 21 employés l'année dernière, cette année je n'en ai que 4 et encore moi j'ai la chance d'avoir ma propre source, " rapporte Yura Lomsadze, le propriétaire d'un sanatorium de Tsemi. " Nous allons survivre à l'hiver sera dur" confie-t-il. D'après les estimations de villageois, plus de 100 personnes - soit autant de familles - n'ont pu trouver un emploi en 2004 à cause de cet incident. L'accord de pays hôte entre le consortium et la Georgie prévoit une compensation dans ce type de situation mais les négociations n'aboutiront pas forcément à un accord favorable à la population.

Pierre-Marie Coupry
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