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Entreprises \Pratiques commerciales

Le sommet Afrique France, « reflet d'une politique décomplexée »

Le 25ème sommet Afrique France se tiendra à Nice 31 mai au 1er juin. Son programme étant largement consacré aux questions économiques, Brice Mackosso, coordinateur de la coalition « Publiez ce que vous payez » Congo-Brazzaville et membre de la commission Justice et paix, nous livre ses réflexions sur la responsabilité sociale des entreprises en Afrique et dans son pays.

Le sommet Afrique France s’ouvre pour la première fois aux entreprises. Que veut dire pour vous cette ouverture ?

Brice Mackosso : Je ne suis pas du tout convaincu qu’il s’agit là d’une première ouverture. Hier cela se faisait à travers des réseaux, aujourd’hui la France a seulement décidé de l’exposer au grand jour. C’est donc plutôt le reflet d’une politique africaine décomplexée. En mettant cette année l’accent sur l’économie, on dit clairement que l’on veut faire du profit en Afrique. Par exemple, sur les documents officiels nous n’avons pas vu le mot corruption, ni les questions de blanchiment d’argent de la part des banques françaises qui ont participé -ou participent encore- aux préfinancements pétroliers (1)… On parle de « responsabilité », mais cela ne traduit pas la réalité.

Effectivement, dans le volet économique du sommet, un atelier est consacré à la responsabilité sociale des entreprises, avec l'établissment d'une charte. Quelle est pour vous aujourd’hui la responsabilité des entreprises françaises en Afrique ?

La responsabilité sociale des entreprises en Afrique demande un engagement pour la transparence, la lutte contre la corruption mais aussi la redistribution des bénéfices sur place. Il n’est pas normal que les entreprises françaises soient en mesure de gagner de l’argent en Afrique mais pas d’investir pour son développement…cela demande donc aussi un engagement pour une fiscalité équitable en ce sens qu’aujourd’hui, les régimes fiscaux sont extrêmement avantageux pour les entreprises. Soi-disant pour attirer les investisseurs. Mais comment le gouvernement peut alors financer le développement du pays ?

Concrètement comment se manifeste ce manque de responsabilité ?

On a vu par le passé, les problèmes causés par Elf…Aujourd’hui que fait Total concrètement en matière de RSE en Afrique? En tant que première entreprise française au Congo-Brazzaville, elle devrait être leader sur les questions de transparence. Certes, elle est dans l’initiative pour la transparence des industries extractives, mais nous pensons qu’elle devrait aller plus loin, en promouvant la publication des agrégés, c'est-à-dire compagnie par compagnie, car c’est la seule façon de savoir combien paye chacune d’entre elles. Nous n’avons en revanche jamais été pour les projets de développement des entreprises, car ce n’est pas leur travail mais celui de l’Etat. Ou au moins, ces petits cadeaux - une école à gauche, un dispensaire à droite- devraient intégrer un cadre général de développement pour qu’il existe des effets multiplicateurs. Cela ne sert pas à grand-chose de construire une école s’il n’y a personne pour y enseigner…Pour l’instant, nous considérons donc qu’il ne s’agit pas d’une politique RSE mais simplement d’un marketing d’image. Cela ne concerne pas que Total. C’est aussi le manque de transparence qui existe autour de la concession du port autonome de Pointe Noire à Bolloré et des impôts qui vont lui être appliqués. Que vont y gagner les Congolais?

De nouvelles activités, comme l’exploration des sables bitumineux qui attise la convoitise des pétroliers comme l’italien ENI, ne va-t-elle pas engendrer de nouveaux problèmes ?

Aucune industrie extractive ne peut se développer dans le respect de l’environnement. Nous avons cosigné, avec plusieurs ONG, un rapport (voir document lié), où nous expliquons que le projet d’ENI dans les sables bitumineux n’est pas opportun pour le Congo : sa population souffre déjà de l’exploitation classique. ENI dit qu’elle n’utilisera pas les mêmes techniques qu’au Canada mais sans nous dire quelles alternatives seront utilisées ! Et le contrat signé avec le gouvernement n’a pas été rendu public… Nous avons donc conclu avec eux un accord de partenariat pour un meilleur suivi du projet dans les communautés.

On le voit, les entreprises du monde entier s’implantent en Afrique, mais l’on s’inquiète surtout des chinoises…

Cela tient du fantasme. L’Afrique n’est pas le seul continent où la Chine est présente, regardez en France ! Dans le pétrole africain, les entreprises chinoises ne sont là que depuis 10 ans et ne sont que dans la phase exploratoire. Pourquoi crier au voleur ? Elles profitent, au même titre que les françaises, des faiblesses de l’Etat et du manque de standards démocratiques et de transparence. Il me semble qu’il s’agit plutôt d’une diversion pour protéger le pré-carré de la France mais l’Afrique n’est pas à la France. Il revient maintenant aux Africains de construire ces standards. En Afrique de l’Ouest, un code minier est en élaboration. Mais sur la RSE, cela n’est même pas à l’état de réflexion…

Le Congo Brazzaville tente aujourd’hui de développer son industrie minière. Cela se fait-il avec plus de transparence ?

Pas du tout ! Par exemple, les contrats sont d’abord signés entre le gouvernement et les opérateurs miniers. C’est seulement ensuite qu’ils arrivent à l’Assemblée nationale. Mais dans la hiérarchie des normes, il me semble bien que les lois précèdent les décrets…Globalement, nous allons donc être confrontés aux mêmes problèmes que ceux de l’industrie pétrolière. La société civile a bien réussi à porter l’initiative pour la transparence des industries extractives mais cela n’avance pas au rythme souhaité. Nous en sommes encore à examiner les rapports de 2004/2005/2006…Et si les contrats passés entre l’Etat et les entreprises sont publics, toutes leurs clauses ne le sont pas, notamment les plus importantes : les clauses de paiement ! Or, nous devons absolument savoir ce qu’il y a dans les caisses de l’Etat. C’est aujourd’hui une question que se posent tous les Congolais.

Quel est justement l’impact de ce manque de transparence sur le peuple congolais ?

C’est d’abord la pauvreté dans ce pays de moins de 4 millions d’habitants, qui produit 320 000 barils de pétrole chaque jour, mais où le Congolais vit avec un dollar par jour ! C’est ensuite les conflits car les revenus pétroliers ont permis – et permettent encore- au gouvernement d’acheter des armes. Et c’est aussi la dette, car dès que le gouvernement n’a plus d’argent, il a recours aux préfinancements. Et l’on a bien vu que par le passé ceux-ci ont fait galopé la dette jusqu’à 6 milliards de dollars! C’est enfin l’absence d’infrastructures, le taux de scolarité qui a chuté, le système de santé qui est inexistant et les besoins élémentaires comme l’approvisionnement en eau potable ou en électricité qui n’est pas toujours assuré…

(1) emprunts d'État gagés sur le pétrole qui n’est pas encore extrait et qui sont réalisés par l’intermédiaire des banques.

Béatrice Héraud
Mis en ligne le : 27/05/2010
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