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Suez tire les leçons de l'échec argentin

Entreprises \Politique développement durable \RSE

Publié le 17-03-2009



A Buenos Aires, trois ans après la renationalisation du service de l'eau, Suez environnement assure avoir tiré les leçons de sa mésaventure en Argentine. Le groupe a adopté un « nouveau modèle d'intervention » dans les pays émergents, laissant une plus grande part aux acteurs associatifs locaux.

En mars 2006, le contrat qui liait l’Etat argentin à Aguas Argentinas (AA), une entreprise privée détenue majoritairement par le groupe Suez, était rompu. Pour la société française, le coup était d’autant plus dur que la concession, conclue pour une durée de 30 ans, était présentée comme un modèle de développement durable.
C’est la crise argentine de 2001-2002 et la fin de la parité entre le dollar et le peso argentin qui avaient amené AA à revoir ses comptes. Les revenus, en pesos, ne parvenaient plus à couvrir les remboursements d’emprunts, contractés en dollars. En 2003, après l’élection de Nestor Kirchner, de dures négociations commencent entre AA, qui souhaite augmenter ses tarifs, et l’Etat, qui reproche à l’entreprise de ne pas avoir réalisé des investissements prévus. Jean-Charles Belley, présent pour le compte de Suez à Buenos Aires dès 1993, aujourd’hui directeur délégué pour les Amériques de Safege, une filiale de GDF-Suez, assure avoir « cru, jusqu’au bout », au maintien du groupe français dans le pays. « Au sein de Suez s’affrontaient deux tendances », se souvient-il. « Les uns tenaient à une présence en Argentine, les autres craignaient que l’affaire n’entache la réputation du groupe ».

Une nouvelle ère en 2006

En 2006, la nationalisation de la compagnie et sa transformation en Aguas y Saneamientos Argentinos (Aysa), ouvre une nouvelle ère. La direction d’Aysa promet que les tarifs ne seront pas augmentés et que les investissements différés seront réalisés. Le contrôle de l’entreprise, jusqu’alors confié à un régulateur unique, revient à deux entités distinctes.
Quel bilan tirer de la nationalisation ? Le président d’Aysa, Carlos Ben, contacté par e-mail, préfère revenir sur la période Suez. « Pour une entreprise privée, explique-t-il, l’eau constitue un bien de consommation courante. Les intérêts des actionnaires passent avant le maintien des installations. Au contraire, Aysa répond à un objectif social ».
Deux étudiants à l’Ecole supérieure de commerce de Paris (ESCP), Lucas Maudet et Benjamin Fauchier Delavigne, ont pour leur part interviewé, en juin 2008, dans le cadre de leur mémoire de fin d’études, Marcela Fereyra et Francisco Morandini, respectivement directrice juridique et directeur des relations internationales d’Aysa. Ces derniers estiment que depuis 2006, « l’usager n’est plus un simple client ». En outre, affirment-ils, « le plan visant les populations les plus défavorisées a été accéléré et une grande étude sur l’état des infrastructures laissées par Suez a été lancée ». Et puis, ajoutent-ils en y voyant une preuve de la bonne volonté d’Aysa, « le dessin du nouveau logo a été choisi suite à un grand concours public ».

Critiques contre la gestion publique

En pratique, toutefois, la gestion d’Aysa fait l’objet de nombreuses critiques. Le personnel de l’entreprise, ramené à 4000 contre 8000 avec la privatisation, a de nouveau été porté à 4500 depuis 2006, tandis que le nombre de sous-traitants a explosé. La distribution de l’eau laisse toujours à désirer, au moins dans les quartiers les plus pauvres. Président d’une association de riverains et militant de gauche, Mario Oybin admet qu’« aux heures de pointe, on ne reçoit qu’un mince filet d’eau ». « Le service de l’eau a été dirigé, à toutes les époques, par le syndicat maison, très corrompu », qui agit comme « une mafia », estime enfin Alejandro Artopoulos, ancien responsable de la communication d’AA, à Lucas Maudet et Benjamin Fauchier Delavigne.
Pour Jean-Charles Belley, la compagnie publique ne pourra pas se passer, dans les prochaines années, « d’une modification du régime tarifaire ». Aujourd’hui, souligne-t-il, « les abonnés paient un forfait extrêmement bas qui ne suffit plus à financer les investissements. L’Etat devra accorder à Aysa une partie de ce qu’il a refusé à Suez ». Par ailleurs, ce tarif « n’incite pas les porteños, habitants de Buenos Aires, à effectuer des économies d’eau », constate Lucas Maudet, à l’ESCP.
Aysa répond, par la voix de son président, que « le diagnostic des installations a amené l’entreprise à réaliser des travaux urgents », qui lui ont coûté 120 millions de pesos (environ 25 millions d’euros), et ce, sans toucher au dogme du maintien du tarif.
Les deux camps, irréconciliables, s’affrontent également devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI) de la Banque mondiale, qui doit décider prochainement si la rupture du contrat par l’Etat argentin, en 2006, était ou non abusive.
Le groupe Suez assure pour sa part avoir tiré les leçons de la mésaventure argentine. Tout en défendant avec vigueur la politique autrefois menée par AA en Argentine, Suez environnement présentait, le 12 février dernier, son « nouveau modèle d’intervention » dans les pays émergents, le « partenariat public privé participatif », laissant une part plus belle aux acteurs associatifs locaux.

Olivier Razemon à Buenos Aires (Argentine)
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